1 avis sur écrit souhaité par Patrice Da Lage

La rédaction de ce roman est inspirée d’un personnage réel.
Mais il s’agit d’une fiction et non pas d’une biographie. Mon objectif est d’écrire ce roman comme un conteur d’histoire. Comme le dit Pascal :  » on pardonnera un style négligé, si l’intrigue est suffisamment captivante pour tenir le lecteur en haleine. »

En suis-je capable ?

PREMIÈRE PARTIE
Chapitre 1

En bordure de mer, à quelques kilomètres de Mahajanga, le Nègre-Blanc ouvrit un œil vers cinq heures du matin. Le point du jour se levait sur la baie. Les premières pirogues à balancier des pécheurs avaient hissé leurs voiles et quittaient la plage pour leur journée de pêche. Il chercha vainement un fond de café dans sa case en falafa et dut se résigner à l’évidence, il lui faudrait partir le ventre vide. Il fouilla un bon moment son baluchon de vêtements pour finalement en extirper un jeans à peu près décent, un tricot de corps moins crasseux que les autres ; il chaussa de vieilles tennis puis s‘assit sur le rebord de son lit. Il alluma une Gauloise et regarda l’aube qui irisait la baie de Mahajanga, ouvrant au large sur le Canal du Mozambique. J’aurais dû être marin, songea-t-il.

Le voisinage lui aussi commençait à s’éveiller. Des gosses à moitié nus, ébouriffés, mal réveillés de la nuit, s’étiraient comme des chats sauvages, assis à même la piste qui longeait le rivage. L’odeur âcre des poêles à charbon de bois chassait la fraîcheur odorante de la nuit. Les femmes commençaient à cuire du riz. Ce riz détrempé que les gosses avalaient avec une gorgée de thé ou d’eau chaude si celui venait à manquer faute de moyens. Le Nègre-Blanc tira une dernière bouffée sur sa cibiche, se leva en silence, tira la porte de la case qu’il crocheta d’un petit cadenas et partit à pied sur la piste sans tarder afin d’éviter la chaleur torride qui allait bientôt tout étouffer d’une chape de plomb avant même qu’il ait pu atteindre la ville. Il avait une longue marche à faire depuis Amborovy avant d’atteindre Mahajanga

Le ventre vide, ayant à peine mangé depuis deux jours, il commença à marcher tel un automate, un somnambule. De cet homme décharné et amaigri, on ne percevait tout d’abord que les deux yeux noirs couleur de jais enchâssés dans un visage émacié, mal rasé, dont l’expression vive et alerte contrastait singulièrement avec l’image sombre et tragique que dégageait ce pantin amaigri et pathétique qui déambulait sur la piste défoncée, où celui-ci, tel un ivrogne, butait sans cesse du pied sur les pierres qui affleuraient du sable, ici ou là. Un regard qui reflétait courage, obstination et ténacité. Ni joie, ni tristesse, ni amertume, ni colère. Simplement, l’expression d’une rage de vivre et d’une force mentale peu communes. C’était le regard du Nègre-Blanc. Un regard doux, sensuel, rêveur, sans malice et si paradoxalement déroutant.

La piste de sable cheminait au milieu des rizières, asséchées en cette période de l’année, où paissaient quelques zébus amaigris par le manque de nourriture. Le long de cette sente, des manguiers majestueux ployaient sous les fruits encore verts qui mûriraient aux premières pluies. La pluie des mangues, comme l’on disait ici, qui annonçait la mousson australe et aurait tôt fait de noyer routes et pistes en un bourbier impraticable où seuls les zébus portant le joug pourraient se frayer un passage en tirant une charrette de paysan aux immenses roues assemblés en fers à béton récupérés ici ou là. Des femmes ceintes d’un paréo, un chiffon posé sur la tête et surmonté d’un sceau, déjà marchaient nonchalamment pour aller puiser l’eau au puits. Leurs cheveux étaient le plus souvent tressés en longues nattes et remontées sur la nuque. Elles arboraient des colliers traditionnels, voire parfois un bijou en or qui resplendissait avec splendeur sur leur peau noire perlée de sueur. Les plus chanceux des gosses partaient vers l’école du village tandis que de gros véhicules tous-terrains passaient en trombe en levant des nuages de poussière. Il y avait non loin de là une écloserie de larves de crevettes qui alimentait en brousse de grands bassins d’élevage de crevettes tropicales.

Le Nègre-Blanc n’avait pas le cœur à répondre aux saluts des villageois qui le connaissaient bien et qu’il croisait sur son chemin. La faim le tiraillait. Il marchait, marchait inlassablement vers la grande ville, comme tous les jours, depuis des semaines, à la quête d’un travail. Ayant travaillé pendant quelques mois pour Daniel, un Belge, petit aventurier sans envergure qui sévissait dans le coin, jouissant de la protection bienveillante des autorités locales largement récompensées, le Nègre-Blanc prit un jour son baluchon et quitta la cage à poules qui lui servait de logement pour éviter de lui planter un couteau dans le ventre, ne tenant plus face aux humiliations quotidiennes dont le gratifiait généreusement ce blanc en échange d’une poignée de riz. Le Belge était une ordure, ayant quitté les brumes du plat pays pour atterrir à Madagascar où il avait entrepris un petit artisanat de fruits séchés et de poisson fumé. Le Nègre-Blanc en était parvenu à haïr ce raciste, individu primaire, méchant, abruti et sadique. Il poursuivait son chemin le long de la piste sans cesser de songer à cette ordure qui l’avait jeté ainsi sur les routes après l’avoir tant humilié qu’il dût, un jour, se décider à délaisser son repère.

Deux années auparavant, le Nègre-Blanc était arrivé à Madagascar pour quelques semaines de vacances où il comptait retrouver de vieux amis, un dénommé Jeannot et son épouse, installés dans cette île aux fragrances si subtiles de vanille et d’ylang-ylang. Une fois à Madagascar, il choisit rapidement de ne plus repartir en Europe tant il avait été immédiatement séduit par les habitants du Boina, dans le nord-ouest de Madagascar. Joie de vivre, éclats de rires, cris d’enfants, tout cela lui avait semblé d’emblée doux et joyeux. Même cette chaleur, à d’autres insupportable, le ravissait. Mais de cela, il n’en avait cure aujourd’hui, tandis qu’il marchait vers le centre-ville. Il ressassait sans cesse contre ce maudit Belge. Il se demandait ce qu’il allait advenir de lui, seul, la faim au corps, sans le sou, dans ce lointain pays.

Il avait maintenant rejoint la bande goudronnée qui reliait le petit aéroport provincial de Mahajanga à la ville. Une sorte de no man’s land, lagune desséchée et soumise à la chaleur intense du soleil, sans végétation. Une longue ligne droite de plusieurs kilomètres et même pas un sou pour prendre un de ces petits fourgons-bus qui assuraient assez régulièrement la liaison entre Amborovy et la ville. Non, au lieu de cela, il lui fallait affronter cette longue ligne droite, désertique, inhumaine, chauffée à blanc, insupportable, véritable chemin de croix qui menait au brouhaha du marché couvert, aux épis-bars, vers la vie ; vers la foule qui déambulait en paréo, à pied, en vélo, en pousse-pousse, paniers sur la tête, chacun se frayant un passage au milieu des échoppes installées à même le sol. Féerie de couleurs vives, de cris, de discussions âpres pour marchander, de sourires et d’œillades. Car tout était occasion de s’amuser, de taquiner, de palabrer pour ne rien dire.

Sur cette route, perdu au milieu de nulle part, il avançait avec entêtement et volonté. Ce sera pour aujourd’hui, pensait-il. Pour aujourd’hui, c’est sûr ! Il voulait y croire, s’en persuader. Ne plus penser à la faim, à la soif mais seulement se raccrocher à cet infime espoir, celui d’un travail. Il avait rencontré Guilhem la veille et ils avaient convenu de se revoir aujourd’hui.

Le Nègre-Blanc était ainsi. Il ne s’avouait jamais vaincu et ne laissait jamais rien paraître. Son visage ne reflétait jamais les contrariétés endurées. Il abhorrait toujours un sourire désarmant et trompeur qui abusait son monde lorsqu’il saluait ceux qu’il rencontrait de sa voix suave. Il ne se plaignait jamais, n’avouait jamais sa faim, son statut précaire. Lui qui était arrivé à Mahajanga vêtu avec élégance, la moustache finement taillée, se liant facilement d’amitié autour d’un verre ne confia jamais rien de sa situation. À personne ! C’était un des traits de caractère les plus frappants de sa personnalité. Jamais une plainte, jamais d’apitoiement sur lui-même. Nulle confidence. Toujours affable et amical. Qui pût dire qu’il connaissait le Nègre-Blanc ? Personne ! Pour tous, c’était le Nègre-Blanc. Sympathique compagnon de bar mais au-delà, rien ! Le cherchait-on par son nom de chrétien baptisé que la réponse était toujours la même :

– Qui çà ?
– Ah ! Le Nègre-Blanc ?
– Pas vu ! Il est sûrement encore en brousse !

En brousse ! C’était l’arme imparable du Nègre-Blanc lorsqu’il demeurait trop longtemps terré dans sa case d’Amborovy par manque de moyens, tenaillé par la faim, le doute et la souffrance. De retour en ville après une longue absence, un verre de pastis à la main, rasé de près, vêtu d’une belle chemise africaine, d’un pantalon immaculé, avec ses pompes en croco, assis sur son tabouret de bar, il répondait toujours invariablement, avec un large sourire, qu’il avait été en brousse. Cela suffisait à couper court à toutes les discussions. Seul le patron du bar, son vieil ami Jeannot, vieille connaissance, que le Nègre-Blanc avait connu en Provence des années auparavant, savait qu’il n’en était rien, mais celui-ci ne pipait jamais mot. Ils partageaient bien des confidences, mais cela personne ne le sut jamais.

Poursuivant sa marche, le Nègre-Blanc aperçut, dans le lointain, les premières constructions de Mazava-Huile, première étape. Un carrefour quatre chemins qui marquait l’entrée de la ville, le terminus des pousse-pousse, les premières échoppes. Vers le milieu de l’après-midi, les femmes auraient tôt fait d’installer des étals avec la pêche du jour. Suivant la saison, vivaneaux, daurades coryphènes, carangues, thons, capitaines, voire marlins, tout juste péchés seraient à la vente sur ce bord de route. Des gamines, qui servaient d’aides, écaillaient et vidaient en un tournemain le poisson, rincé ensuite dans une bassine d’eau posée à même le sol. À deux pas, de grands parasols en toile écrue abritaient des marchands de quatre-saisons : fruits et légumes arrivés des hauts plateaux jouxtaient à l’étal les marchandises de la côte. De grandes corbeilles tressées présentaient plusieurs qualités de riz en vrac qui se vendait au « kapoaka », la mesure marchande locale faite d’une petite boîte en fer blanc qui avait contenu du lait concentré. Il fallait compter trois « kapoakas » et demi pour faire un kilo de riz suivant la dextérité du marchand et les femmes le surveillaient de près afin d’avoir des boîtes bien remplies. Aucune d’elles n’avait les moyens d’acheter un kilo de riz à la fois. Des cigarettes reposaient dans des pots en bois pour la vente à la pièce. Un peu plus loin, on retrouvait les mêmes boîtes en fer blanc habilement façonnées en lampe à pétrole. En bref, un vrai fourre-tout composé d’objets dispersés et hétéroclites nécessaires au quotidien.

Parvenu à ce point stratégique, le Nègre-Blanc se sentit davantage de courage pour poursuivre jusqu’au cœur de la ville. Les jacasseries, les jolies jeunes filles au paréo bien ajusté qui déambulaient nonchalamment, les causeries des tireurs de pousse-pousse au repos, les gosses qui poussaient devant eux avec un bâton un vieux pneu, les couleurs, les odeurs, les coups de klaxon le distrayaient de la faim. Encore trois bons kilomètres animés de cette vite quotidienne, un petit passage en dénivelé où la brise de mer le soulagerait un peu de la chaleur, et il serait parvenu au Ravinala, le bar de Jeannot qui comptait à Mahajanga. Le bar où il devait rencontrer Guilhem.

Bientôt, il approcha de Tsaramandrosoa, quartier populaire, où se dressaient tout le long de la route défoncée des petits pavillons, échoppes multicolores où l’on faisait son marché. Chemin faisant, le Nègre-Blanc croisa Manuel qui lui aussi se rendait vers le centre-ville pour aller livrer ses andouillettes cuisinées artisanalement dans sa modeste maison. Cela lui permettait de survivre avec ses jeunes enfants. Manuel, ancien plongeur professionnel en eaux profondes, avait longtemps travaillé sur les plates-formes pétrolières un peu partout dans le monde. Le Nègre-Blanc le salua et ils firent chemin de conserve. Manuel approchait la cinquantaine. Il avait tout perdu de sa stature athlétique de nageur et plongeur professionnel habitué aux travaux sous-marins les plus dangereux. Décharné, Il flottait dans de vieux vêtements élimés, portait de vieilles sandales usées. Le regard vitreux, pathétique, hypnotique, pas rasé, les cheveux sales et en bataille, tenant son petit cabas à la main, il n’inspirait aucune pitié, mais seulement du mépris de la part des Malgaches qui le croisaient. Échoué dans la Grande-île avec un pécule conséquent accumulé au cours de ces années de campagne sur toutes les mers du monde, il avait sombré dans la marginalité, le dénuement, la solitude après s’être fait spolié de tout son bien au cours de ces quelques années passées à Mahajanga, par de savantes intrigues orchestrées par ceux-là même qu’il avait souhaités secourir par humanisme. Manuel, avait sombré depuis longtemps dans l’alcool. Il arrivait, de temps à autres, au Nègre-Blanc de partager quelques « mesures » de ce rhum produit dans des alambics clandestins et titrant au moins les 70° avec ce compagnon d’infortune qui ne comptait plus guère aucun ami. C’était le seul tord-boyaux que Manuel pouvait encore s’offrir dans de sordides bars clandestins.

– Salut Manuel ! Tu vas en ville ?
– Je vais livrer. Et toi, tu en es où ? Toujours avec le Belge ?
– Non ! Je cherche du travail mais ce n’est pas simple.
– Il n’y rien de facile dans ce pays. Je me demande parfois pourquoi je suis encore ici !
– Sans doute parce que tu n’as plus le choix ! lui répondit un peu narquois le Nègre-Blanc.
– Plus le choix ? Et pourquoi ça ? Je peux partir quand je veux, lui dit-il sans grande conviction.
– Pas si sûr ! Une fois qu’on a posé le sac ici trop longtemps difficile de repartir en Europe. Tu ne crois pas ?
– Tu as sans doute raison. Malgré toutes les difficultés au quotidien, on peut dire que nous sommes heureux.

Le Nègre-Blanc ne répondit rien. Heureux ? Oui, sans doute. Diable de pays, pensa-t-il en son for intérieur. Souvent, il se posait la question de cet envoûtement si souvent avancé comme raison majeure par la plupart de ces étrangers qui avaient choisi de ne plus repartir. Parfois, au prix d’incroyables compromissions. Certains dans la plus complète irrégularité, sans visa de séjour, anéantis, abrutis par l’alcool, par une vie débridée et sans contraintes. Européens, majoritairement Français, qui venaient s’échouer dans ce pays comme des baleines, ayant perdu leurs repères, sur une plage. Un cimetière d’épaves, de marginalisés, de meurtris de la vie. Le Nègre-Blanc avait observé qu’il n’y avait que peu de jeunes Français. Ceux qu’il croisait avaient au moins la cinquantaine grisonnante. Munis d’un maigre pécule, ils avaient tout quitté pour venir s’installer à Madagascar où ils se plaisaient à penser que la vie était agréable et sans soucis. Nul ne savait jamais ce qu’avait été leur passé et nul n’aurait jamais osé une question à ce sujet. Quant aux Françaises, aucune ! D’ailleurs ceux-là n’en voulaient pas. Non qu’ils fussent misogynes, mais davantage parce qu’ils ne pouvaient imaginer vivre à nouveau avec l’une de leurs compatriotes, ces blanches emmerdeuses qu’ils vouaient aux affres de l’Enfer ! À croire que la lascivité, la douceur et le charme des insulaires les avaient définitivement conquis.

– Où vas-tu ?
– En ville.
– Çà, je le vois bien, s’exclama Manuel.
– Je vais chez Jeannot.
– Tu me payes un verre ?
– Je voudrais bien, mais je n’ai plus un sou !
– Toi aussi ! Je suis parti ce matin avec ces foutues andouillettes, et il faut que je rapporte de l’argent à la maison avant ce soir car il n’y a plus rien à bouffer pour les gosses.
– Si tu picolais un peu moins, ils auraient peut-être de quoi se nourrir, non ?
– Mais je ne bois pratiquement rien, tu le sais bien !
– Tu parles ! Et l’autre soir, la descente dans ton bar minable, çà s’est terminé à quelle heure ? Ne me dis pas que tu sais plus, car j’étais avec toi. Tu ne savais même plus où tu étais, tout affairé à peloter cette petite pute que tu avais sur les genoux !
– Oui, bon, ça m’arrive de temps en temps de faire la fête…
– Faire la fête ? T’es noir tous les soirs et quand t’arrives à la maison tes gosses sont déjà endormis avec le ventre vide parce que tu as tout bu sur le chemin du retour. Et ta femme de se demander ce qu’elle fout encore avec un mec pareil !
– Eh ! Mais qu’est-ce qui te prend aujourd’hui ?
– Rien, c’est toujours la même rengaine avec toi, comme avec les autres au demeurant. Vous n’avez plus visage humain. Traîne-savates, alcooliques, plus de fierté, plus rien, à part vous vautrer avec des filles qui crèvent la faim et qui vous vénèrent comme des dieux à cause des quatre sous que vous leur filez comme des seigneurs repus, après les avoir paluchées, rotant et satisfaits.
– Eh ! Tu n’es pas en reste que je sache, lui rétorqua vivement Manuel.
– C’est vrai ! Je te l’accorde. Mais, dis-moi que ce n’est pas la vérité ce que je dis, non ?

A ces mots, Manuel se rembrunit et demeura silencieux. Le coup de gueule du Nègre-Blanc le renvoya au peu de dignité qu’il lui restait encore. Il ne put s’empêcher de repenser à son passé d’homme. Celui où, bien fait de sa personne, jeune homme aux cheveux blonds décolorés par l’eau de mer et le teint hâlé, il jouait de ses beaux yeux bleus charmeurs, de retour à Marseille après chaque cinq semaines passées sur une plate-forme pétrolière. Les poches garnies, habillé avec élégance, il se baladait avec son coupé le long du Vieux Port. Toujours dans les bars, assis aux tables de poker, il ne se posait guère de questions. La vie lui souriait et il s’en enivrait. Travailler pour une des grandes sociétés spécialistes de la plongée en eaux profondes à la sortie de ses cinq années dans l’armée comme plongeur de combat lui assurait tout ce dont il avait pu rêver. Sportif, tonique, bel homme, il est vrai qu’il ne sentit pas le danger venir sournoisement, invisible. Il observait toujours avec étonnement et un rien rieur ses aînés dans la profession. Ceux qui marquaient le coup et qui ne pouvaient dissimuler leur peur, leur angoisse avant chaque plongée. Ceux-là étaient foutus et tous à bord des plates-formes le savaient. Lorsque tu sens la peur, tu peux commencer à songer à la retraite, lui avait confié un des anciens du métier un jour où Manuel assista médusé au spectacle désolant et poignant de l’un des leurs qui ne pût passer le bastingage pour rejoindre la vedette de travail. Il demeurera hébété un long moment à la coupée, observant, le regard vide, la petite houle qui venait mourir sur les longues colonnes de la plate-forme quatre-vingts dix mètres en contre-bas. Les conversations demeurèrent alors en suspens sur les lèvres de chacun. Tous avaient compris. C’était la fin. Cet instant que beaucoup redoutaient. Celui où la peur vous tétanise d’un coup, sans prévenir. Impossible de partir à l’assaut du grand bleu. C’est fini. Manuel n’avait jamais cru un instant être victime de pareil syndrome et aujourd’hui marchant aux côtés du Nègre-Blanc avec ses andouillettes, il sentit la honte l’envahir. Pas celle d’avoir eu à son tour un jour l’angoisse des profondeurs, mais le remords de s‘être cru plus fort que les autres et de n’avoir pas su anticiper la fin qui le précipita à terre, incrédule, déchu. Il s’adressa au Nègre-Blanc.

– Tu n’as pas tort. Quand je repense à tout cela. Quel gâchis !
– Bah ! n’en parlons plus. Tu vas au marché Mahibo ? Moi, je file chez Jeannot.
– Oui. À bientôt !

Le Nègre-Blanc était maintenant tout proche du Ravinala, le bar de Jeannot. Il s’arrêta quelques instants pris de quelques vertiges. Respira profondément et levant les yeux au ciel il sembla l’implorer en une prière silencieuse.
Chapitre 2
Jeannot était accoudé à son bar, en terrasse. Il était bientôt onze heures et ses premiers clients n’allaient pas tarder à arriver. Le vieux rocker, la cinquantaine, cheveux longs et poisseux, émergeait du sommeil en sirotant un café brûlant tandis que sa vieille stéréo déversait, comme à son habitude, de vieilles rengaines des années soixante. La chemise largement échancrée laissait apparaître une chaîne en or à gros maillons. Ventripotent, les dents jaunies et déchaussées par l’alcool et le tabac, Jeannot, se moquait éperdument de son apparence. Barman de métier, Il n’avait pas son pareil pour relancer une tournée générale en proposant une partie de dés. Le Ravinala était l’archétype de l’ancien bar colonial. Le patron y régnait en cuistre et son attitude autant que le coût de ses prestations dissuadaient les locaux et les filles d’y venir traîner. Nombreux se plaisaient à passer un moment à l’abri du bar surmonté d’un auvent destiné à se protéger autant du soleil que des trombes d’eau qui se déversaient sur la ville lors des pluies de mousson. La terrasse, flanquée de quelques tables sans attrait, offrait l’ombre bienfaisante de quelques palmiers, mais rares étaient ceux qui y traînaient. L’animation était au bar avec Jeannot et ses tournées de whisky.

– Tiens, le Nègre-Blanc ! Te voilà sorti de ta tanière, s’exclama Jeannot à la vue de ce dernier ?
– Oui, Guilhem m’a demandé de passer prendre un verre.
– Au moins, ça te changera ! Pas vrai ?

Le Nègre-Blanc se renfrogna un peu, bien qu’il eût l’habitude des sorties légendaires de Jeannot. Mal à l’aise, il s’éclipsa dans le lobby de l’hôtel pour se rafraîchir le visage et boire un peu d’eau à même le lave-mains. Il lissa ses cheveux avec un peu d’eau et du plat de la main, jeta un coup d’œil furtif au miroir et fit la grimace. En être réduit à cela, pensa-t-il avec amertume. Il fulmina, maugréa et maudit la terre entière. Il revint s’asseoir sur un tabouret du bar et fit face à Jeannot.

– Tu disais ? enchaîna-t-il à l’attention de Jeannot.
– Rien ! lui répondit celui-ci qui sentait que le moment était mal choisi pour provoquer le Nègre-Blanc. Tu viens voir Guilhem ?
– C’est ce que je viens de te dire, pas vrai ?
– Ne te met pas en boule comme ça !
– Au lieu de te moquer de moi, tu ferais mieux de m’offrir un verre d’eau !
– Parce que tu t’es mis à l’eau maintenant ? Bon, bon, ça va, ce sera ma tournée, poursuivit Jeannot, voyant que le Nègre-Blanc n’était pas d’humeur à plaisanter.

Le Nègre-Blanc demeura assis et silencieux, perdu dans ses pensées. Le regard fixe, pathétique. Il donnait l’impression d’un animal traqué, à bout de souffle, exténué. Frêle silhouette au visage gris et aux traits tirés, usés par les privations et les souffrances, nul ne pouvait s’immiscer dans le secret de ses méditations. Même Jeannot s’était mis en retrait et s’était tu. Il le sentait inquiet, tendu. Bien que le Nègre-Blanc ne fût pendant de nombreuses années qu’un client parmi d’autres qui fréquentait son bar du Vieux- Nice, avant de le retrouver à Mahajanga, il lui témoignait un certain respect, voire de l’affection. Néanmoins, ils ne se firent jamais de vraies confidences. Ce fut davantage l’épouse de Jeannot, Madeleine, qui avait su forcer un peu les défenses du Nègre-Blanc et lever un coin du voile sur son histoire bien qu’il répugnât à le faire, toujours cloîtré dans son silence. S’en suivit une amitié sincère et complice. Le Nègre-Blanc intriguait à son insu nombre des femmes qu’il croisait, bien qu’il ne le sût jamais vraiment. Charmeur, discret, à la voix suave et chaude quand il empoignait sa guitare pour chanter quelques mélodies, il envoûtait les clients du bar de Jeannot situé dans un quartier populaire où il avait, à cette époque méditerranéenne, pris ses habitudes.

Un bruit lointain sortit soudain le Nègre-Blanc de sa torpeur. Un son caractéristique et légendaire, qu’il reconnut immédiatement et avec émotion comme étant celui d’une Harley-Davidson, bien que cela fût parfaitement improbable dans ce bout du monde, songea-t-il. À Mahajanga ? Il jeta un regard interrogateur vers Jeannot qui lui répondit :

– Et oui, mon gars, c’est bien une Harley, une vraie de vraie, celle de Guilhem !
– Il roule en Harley, interrogea le Nègre-Blanc, dubitatif ?

Un oui laconique fut sa seule réponse au moment où la Harley s’approchait et finit par s’immobiliser devant le bar accompagnée d’une pétarade qui rappelait au Nègre-Blanc tant de souvenirs enfouis. Il reconnut immédiatement une Harley-Davidson XLH Sportster 1200 des années 1990. Chromes rutilants, un moteur à quatre temps de deux cylindres en « V », une merveille de moto. Guilhem, vêtu en motard, la quarantaine, de taille moyenne, élancé et sec, avait un visage comme taillé à la serpe, qui ne laissait transparaître aucune émotion. Rien ne semblait devoir jamais animer ce regard méfiant, sans cesse aux aguets. Les cheveux coupés courts, jeans bouclé d’un large ceinturon, santiags, foulard rouge noué autour du cou, manches de chemise retroussées sur ses longues mains fines et hâlées par le soleil. À ces détails près, aucune autre marque caractéristique du motard un peu voyou ; pas de chevalière douteuse, pas davantage de tatouage. Il appuya la somptueuse machine sur sa béquille et s’approcha du bar. Il salua simplement le Nègre-Blanc, en lui tendant la main. C’est-à-dire froidement comme à son habitude, commanda deux bières et l’invita à s’asseoir en terrasse. Les deux hommes s’installèrent à une table sans échanger un mot. Guilhem étancha sa soif, tout en regardant dans le lointain, par-dessus l’épaule du Nègre-Blanc, les passants qui déambulaient dans l’avenue qui jouxtait le bar sans plus se préoccuper du Nègre-Blanc. Mais ses yeux demeuraient immobiles, tel ceux d’un faucon prêt à fondre sur sa proie. Le Nègre-Blanc l’observa discrètement un moment. Il avait rencontré Guilhem rapidement la veille. Ils avaient discuté de son besoin d’un responsable technique. Ils ne se connaissaient guère, mais le Nègre-Blanc avait vite perçu que la froideur, la distance imposée par Guilhem étaient autant de défenses qu’il dressait devant lui. L’homme était méfiant par instinct, taciturne en raison des mauvais coups déjà encaissés au cours de sa vie qui l’avait amené tout jeune enfant vazaha à Madagascar. Le Nègre-Blanc choisit le premier de briser la glace.

« Jamais, je ne me serais attendu à voir une Harley Davidson à Mahajanga !

Guilhem tourna son regard vers son interlocuteur et lui sourit. Parler moto était une de ses passions.
– Malheureusement, personne n’est capable de régler cette machine correctement ici !
– Personne, répliqua surpris le Nègre-Blanc ?

Guilhem fixa son interlocuteur et ajouta :
– Personne, mais toi, tu saurais selon ce qu’on m’a dit !
– Oui, c’est vrai, je connaissais bien les Harley, mais c’était il y a bien longtemps, vraiment très longtemps, soupira-t-il.

Guilhem se recala dans son fauteuil. Il ne connaissait le Nègre-Blanc que depuis la veille, sur la recommandation de Jeannot, mais se fiait à son instinct. Avait-il vraiment le choix au demeurant ? Ses chantiers traînaient, ses engins et machines étaient souvent en panne. Il lui fallait absolument trouver son responsable technique. Mission difficile à Mahajanga. On lui avait parlé du Nègre-Blanc, mais il demeurait perplexe, indécis face à cet homme sorti de l’ombre, arrivé dont on ne sait où, comme tant d’autres avant lui. Il observait le regard pathétique du Nègre-Blanc qui ne disait mot, mais soutenait son regard fixement, sans sourciller, comme si rien, ni personne ne pouvait avoir une quelconque emprise sur lui. Puis, il reprit :
– Tu étais bien mécanicien et metteur au point chez Harley Davidson autrefois, non ?
– Oui, dans une autre vie, il y a des années de cela. Metteur au point chez Harley, puis sur les circuits de grands prix. Tout cela appartient au passé, mais bon, je ne peux résister à l’envie d’aller la regarder de plus près.
– Tiens, vas-y, prend les clefs et va faire un tour pour l’essayer. Je t’attends. Prends ton temps, lui dit Guilhem, en se levant pour rejoindre Jeannot.

Le Nègre-Blanc tendit la main, prit les clefs et son visage s’illumina soudain d’une joie enfantine. Il s’approcha de la Sportster avec ravissement, oubliant sa longue marche depuis l’aube, la faim qui le tenaillait. Depuis combien d’années, n’avait-il eu l’occasion d’enfourcher un tel engin, il ne se souvenait plus. Contact, il actionna le bouton poussoir chromé du démarreur et le bicylindre s’emballa aussitôt. Pointe du pied en appui sur la commande des vitesses, il enclencha la première et poussa légèrement les gaz du puissant moteur, dont la sonorité unique a enchanté tant de générations de motards passionnés à travers le monde.

« Tu le laisses partir avec ta bécane, s’exclama Jeannot ? »
– Tu m’as bien dit que c’était un fin metteur au point, non, lui répondit Guilhem ?
– Sûr, il avait cette réputation à Nice. Ils débarquaient tous chez moi pour venir le chercher quand ils avaient des soucis avec leur machine.
– Il ne travaillait plus chez Harley ?
– Non, tu sais le Nègre-Blanc, c’est un drôle de poète. Après avoir quitté les circuits, il n’a plus jamais voulu travailler sur les motos. Un jour, il a débarqué à Nice et on n’en a jamais su beaucoup plus. Il donnait juste un coup de main aux amis motards de temps à autres, mais pas plus.

En entendant dans le lointain le bruit de la Sportster qui revenait au Ravinala, Guilhem s’approcha du bord du trottoir et, à l’arrivée du Nègre-Blanc, lui fit signe de ne pas arrêter la machine.
…/…

SECONDE PARTIE (extrait)

Un matin, vers la fin du mois de mai 49, Léon et Zita Huysmans arrivèrent à la plantation à une heure matinale, dans une conduite intérieure avec chauffeur, mise à disposition par la compagnie caféière pour laquelle travaillait Léon à Bambesa. La veille, Aya et Zan-Zan avaient terminé de préparer les bagages pour notre voyage en Belgique. Aya avait expliqué au Nègre-Blanc que nous allions voyager sur un grand bateau comme elle n´en n´avait jamais vu sur le fleuve. Elle lui disait que l´on appelait cela un cargo-mixte et que ce tout nouveau bateau faisait la liaison avec la Belgique. L’enfant essayait de répéter ce nouveau mot, mais ne parvenait pas à le prononcer correctement. La seule chose qu’il réussît à comprendre confusément était que c´était loin de la maison de Bambesa, d´Aya et Zan-Zan. Sous la barza, Maertens donna ses dernières instructions au régisseur et monta à l´avant de la voiture, à côté du chauffeur. Le Nègre-Blanc se blottissait sur les genoux de Zita et ne soufflait mot. La voiture démarra enfin en direction de Bambili, un petit aérodrome de brousse, à une cinquantaine de kilomètres de la plantation, où ils devaient embarquer à bord d´un DC-3 pour rejoindre Stanleyville, puis Léopoldville. De là, selon ce qu’il avait compris des explications d´Aya, ils devaient rejoindre par le chemin de fer le port de Matadi, abrité au pied de grandes collines rocheuses qui semblaient comme une châsse verdoyante enserrant dans ses griffes de verdure le grand fleuve Congo sur son parcours jusqu´à l´océan, deux cents kilomètres plus en aval. La piste vers Bambili était bordée de nombreuses plantations de café où s´activaient des cohortes d´ouvriers agricoles sous un ciel dégagé, bien que de gros cumulonimbus ne tarderaient pas à se développer avec la chaleur diurne, avant que les orages n´éclatassent en soirée. C’était le début de la saison des pluies et le ciel était tout en contrastes, merveilleusement bleu, au lever du soleil, puis menaçant dès le début de l´après-midi. Maertens fit remarquer qu’ils étaient chanceux d´embarquer sur un vol matinal, car les risques d´orage étaient quasiment inexistants à ce moment de la journée. À la sortie du lieu-dit Dinglia, ils arrivèrent à l´aérodrome de Bambili-Dingila dont l´entrée était signalée par un panneau indicateur et flanquée de part et d´autre de bordures en pierre surélevées et badigeonnées de blanc, abritant des massifs de fleurs et deux majestueux flamboyants. La voiture ralentit et vint s´arrêter près du hangar d´où l´on apercevait la piste en latérite parallèle à la route et une manche à air. Quelques voyageurs avaient déjà pris place sur des bancs adossés aux murs blanchis à la chaux. Les pales d´un brasseur d´air paresseux ventaient la grande halle où officiait un agent d´enregistrement de la compagnie aérienne et des employés indigènes, qui portaient les malles, valises et autres colis sur la bascule à plateau. Dans un coin, un loufiat congolais, en veste blanche et noeud papillon, semblait complètement décalé dans cet accoutrement, alors qu´il essuyait avec soin des verres à bière derrière le comptoir du bar où étaient accoudés quelques colons qui s´abreuvaient déjà de bon matin de bière pression étonnamment fraîche. C´est que le loufiat prenait soin de venir très tôt, avant même la fin de la nuit, la réfrigérer afin qu´elle fût fraîche pour les premiers passagers. C´était une des conditions sine qua non pour espérer ramasser quelques francs de pourboire. Le Nègre-Blanc demeurait auprès de Zita assise sur un des bancs, tandis que Maertens qui bavardait avec Léon sous l´auvent sortit une cigarette de son paquet de Saint-Michel et l’alluma. L´odeur âcre du tabac brun fit toussoter Léon. Maertens avait troqué ses vêtements de broussard et était élégamment vêtu d´un ample pantalon de toile beige à revers, d´une chemise en popeline bleu ciel assortie à ses yeux bleus et sa fine moustache blonde. Il portait un panama pour s´abriter du soleil, ce qui ne manquait pas d´apporter une touche fantaisiste à sa tenue vestimentaire de séducteur. A contrario, Léon, bien qu´il eût sensiblement le même âge, le dos légèrement voûté, le teint crayeux, vêtu de pantalons sombres et d´une chemise blanche passe-partout, semblait frêle et maladif. Le contraste entre les deux hommes était saisissant et davantage encore entre Léon et Zita, sa jeune épouse, vivante et sensuelle, rayonnante et ravie de ce voyage vers la Belgique. Bientôt, l’ambiance s’anima dans l’aérogare, lorsque dans le lointain se fit entendre le vrombissement des moteurs en étoile du DC-3 en approche de l’aérodrome. Certains curieux sortirent sur le tarmac pour observer l’arrivée de l’avion qui fut bientôt à la verticale du terrain avant d’enrouler un grand virage en descente qui le mena à quelque distance dans l’axe de piste. Le train d’atterrissage sortit roue après roue et l’avion poursuivit sa descente tandis que le bruit des moteurs devenait de plus en plus assourdissant au fur et à mesure que le pilote ajustait la puissance et le pas des hélices. Puis, celui-ci alluma les phares d’atterrissage encastrés dans les bords d’attaque des ailes. Enfin, tout alla très vite, au seuil de piste, le pilote réduisit les gaz et il sembla, un court instant, que les moteurs se fussent arrêtés, une légère action sur le volant amena l’avion parallèle à la piste et celui-ci, légèrement cabré, nez au-dessus du bout de piste, toucha la piste avec le train principal et ensuite avec la roulette de queue. Une fois ralenti, le pilote augmenta à nouveau la puissance des moteurs et débuta le roulage jusqu’à l’aérogare. L’heure du départ était enfin arrivée. Évidemment, le Nègre-Blanc ne pouvait pas vraiment réaliser les raisons de tout ce remue-ménage, les allées et venues, les ordres claironnés par le responsable des pistards qui s’affairaient autour de l’avion. Il demeurait tout contre Zita. Bientôt, on vint les chercher pour embarquer par un petit escabeau disposé à la queue de l’appareil. Puis, ils quittèrent Bambili après que l’avion, moteurs à plein régime, se lança en tressautant sur la piste nivelée irrégulièrement. Soudain, on ne ressentit plus aucune secousse ; l’avion semblait glisser sur l’air et tout devint presque calme. Le Nègre-Blanc se sentit rapidement bercé par le doux ronronnement des moteurs. Zita l’approcha du hublot et il observa avec émerveillement le paysage qui se déroulait au-dessous d’eux, au fur et à mesure que l’avion gagnait en altitude. Il s’endormit bientôt la tête posée sur sa poitrine, enivré des subtiles senteurs qui semblaient coller à sa peau douce et laiteuse sur laquelle devait singulièrement trancher sa petite bouille de négrillon.

À la fin des années 40, de nombreux colons blancs évoquaient encore le Congo belge et les indigènes comme leur colonie et leurs nègres. Ils les considéraient pratiquement, et sans aucune vergogne, comme des sous-hommes, des quantités négligeables. Ce ne fut que plus tard, bien plus tard, vers la fin du vingtième siècle, qu’un nouveau langage, qui se voulait plus humaniste, plus respectueux de la personne humaine, commença à apparaître en Europe. Timidement. On commença à parler davantage d’hommes de couleur, puis d’Africains, tandis que dans l’Amérique des années 60 en était encore aux prises avec de grandes difficultés liées à la ségrégation raciale. Le Nègre-Blanc n’a jamais revendiqué sa négritude, on la lui a imposée, dès son plus jeune âge. Cependant, il s’est toujours senti profondément européen, parce que c’était sa culture, son éducation, ses racines. Effectivement ses racines, aussi paradoxal que cela pût sembler. En comptant le récit de son enfance, il avait l’impression de dérouler de vieilles photographies en noir et blanc, jaunies par les années, les souvenirs émergeaient, les uns après les autres. Assurément, le Nègre-Blanc éprouvait parfois des moments de vrai bonheur à l’évocation de son enfance à Bambesa, à la plantation. Pour les villageois et les ouvriers agricoles, c’était le petit blanc en raison de mon teint bistre clair, bien loin du noir ébène des Africains des Hauts-Plateaux. C’était le fils du mokonzi . Ses cheveux noirs crépus n’y changeaient rien, il n’était pas des leurs. Cependant, jamais il ne fut rejeté, il était un enfant du pays, il parlait lingala, mangeait, criait, jouait, dansait comme eux. Enfant, que pouvait-il comprendre à tout cela, alors que la seule femme de couleur qu’il eût connue et auprès de laquelle, comme tout jeune enfant, il se fût senti apaisé, était cette mère qui avait si vite disparu de sa vie, en l’espace d’une nuit et qu’il fut des jours à pleurer sans que quiconque ne pût vraiment le consoler. Dans son immense chagrin, ce fut Aya, puis Zita, qui parvinrent, avec patience et amour, non pas à lui faire oublier la disparition de sa mère, mais à adoucir sa peine. À l’évidence, il ne pouvait se remémorer la vive et indicible douleur ressentie lors de cette cruelle séparation voulue par Maertens. Il ne pût, avec le recul, celui d’un homme mûr, celui d’un homme qui fut père à son tour et qui traversa mille tragédies au cours de sa vie mouvementée, que tenter de reconstituer ces heures sinistres, lesquelles ne cessèrent de le tarauder au cours de son existence. Est-ce que cette causerie était un moyen d’exorciser de façon définitive et irrémédiable cette plaie originelle ? C’était davantage le souhait de partager une aventure merveilleuse, bien qu’elle fût cruelle à ses heures, qui le poussait à poursuivre ce récit. Une aventure telle que des milliers de déracinés en vivent encore aujourd’hui, comme s’il semblait que les hommes n’eussent jamais rien compris, comme s’il semblait qu’ils ne comprendraient jamais rien. Cette rencontre amicale avec Jean, qui s’intéressait tant à sa vie aventureuse, le contraignait de fait, non pas à se souvenir, mais à organiser ses souvenirs, les hiérarchiser comme pour mieux s’en affranchir ou pour mieux les passer, tel un legs, à ceux qui allaient les lire. C’était son souhait. Il espérait que cette amitié l’y aiderait.

Après une heure et demie de vol, l’avion toucha terre à Stanleyville pour une courte escale. Des passagers débarquèrent, alors que d’autres devaient embarquer. Après avoir franchi la passerelle, tous furent dirigés vers l’aérogare de Simi-Simi. Une grande bâtisse à la blancheur éclatante et aux grandes ouvertures barrées de louvres en bois, située au pied de la tour de contrôle. Bien que ce ne fût que le milieu de la matinée, la chaleur humide rendait l’atmosphère plus lourde et poisseuse que sur le plateau de Bambesa. L’aérogare était haute de plafond et les murs ajourés de claustras. Les pales des brasseurs d’air peinaient à dissiper la chaleur. Zita, portant le Nègre-Blanc dans ses bras, accompagna Léon et Maertens vers les tables disposées près du bar d’escale. Sur leur passage, tous deux ne manquaient pas de susciter la curiosité, l’étonnement, voire la réprobation ou des mines indignées et offusquées de certains voyageurs. Malgré son teint moricaud, la peau du Nègre-Blanc était joliment cuivrée et mettait en avant ses grands yeux noirs. Il captait l’attention et déclenchait des sourires discrets chez les hôtesses au sol étonnées de croiser ce petit mulâtre, dans les bras de celle belle et élégante femme blanche. Zita semblait n’avoir cure de ces regards appuyés ou étonnés, de ces femmes qui donnaient un coup de coude à leurs voisines avec un mouvement du menton dans leur direction lors de leur passage dans cette petite aérogare provinciale. Une jeune et élégante femme blanche portant à bras son enfant métis, né à n’en pas douter d’amours coupables avec un homme de couleur ne pouvait susciter que des réactions et des commentaires acerbes. La société coloniale, abreuvée de consignes et de recommandations visant à rappeler aux colons que tout rapprochement avec les populations indigènes était à proscrire, était très tatillonne et vigilante. Bien que Zita ne laissât rien paraître, celle-ci ne put s’empêcher de songer aux conversations entendues ici ou là, comme lors de dîners en ville auxquels elle prenait part régulièrement avec Léon. Obligation professionnelle, lui disait-il, quand la direction montait à Bambesa ou qu’eux-mêmes se rendaient à Stanleyville. Il n’était pas rare que, dans ces dîners, voire lors de réunions entre amis, le sujet des mulâtres fût évoqué, voire qu’on parlât d’untel qui s’était mis avec une négresse. Les hommes se tenaient, pour leur part, sur leur quant à soi, se gardant bien d’avouer que, comme de nombreux autres colons, il leur arrivait de fréquenter des lupanars où de jolies jeunes femmes aux charmes exotiques et à la spontanéité enfantine leur permettaient d’assouvir des fantasmes qui n’avaient sans doute rien de bien scandaleux, sauf aux yeux des missionnaires et des européens guindés, mais qui traduisaient le bonheur d’être ensemble, de s’adonner aux jeux de l’amour.
En réalité, les colons se laissaient séduire par la désinvolture des autochtones, leur absence de tabous, l’ardente et débridée sexualité des jeunes-filles, qui ne manquait pas d’être perçue par certaines rombières blanches comme la pire des perversions. Celles-ci condamnaient sévèrement la bestialité et les niaiseries dont les jeunes-filles usaient pour courtiser de jeunes colons éloignés en brousse ou même leurs époux énamourés par les parades de ces femmes sans vergogne. C’est qu’il fallait veiller au grain et faire calter volaille, avant que ceux-ci n’en croquent. Avant son départ pour la colonie, Zita n’avait jamais trop prêté attention aux décisions politiques concernant les colonies, en particulier la promiscuité avec les indigènes et son immédiat corollaire, les métis. Partie au Congo pour y suivre son mari promis à un bel avenir dans les colonies, elle imaginait que, comme certains jeunes Belges à cette époque, le colonialisme sectaire prôné par le roi Léopold II avait cessé depuis le décès de ce roi ségrégationniste et esclavagiste, une quarantaine d’années auparavant. Cependant, il eût été dommage de ne guère porter une attention particulière aux diatribes des missionnaires et au fait que le Gouverneur général du Congo Belge de cette époque, le sieur Eugène Jungers, avait entre autres responsabilités, mission de faire respecter cette ségrégation. Les hommes politiques de la métropole craignaient que le rapprochement entre les européens et les indigènes ne se traduise par la négrification des colons. Pour autant, Maertens, à l’instar de nombreux jeunes colons installés en des endroits reculés, avait adopté une ménagère, celle-là même qui donna naissance au Nègre-Blanc. Cependant Maertens ne voulut jamais abandonner ce fils né de cette relation avec une jeune maîtresse africaine. « Tu comprends, disait-il à Zita, impossible d’abandonner cet enfant, de le laisser partir en brousse avec sa mère où, tôt ou tard, on le séparera d’elle pour l’envoyer dans une de ces institutions pour mulâtres ». Maertens ne voulait pas que son fils fût stigmatisé par les religieuses et les missionnaires comme le fruit du péché. « Comme tu le sais, j’ai décidé de le reconnaître ; il porte mon nom, il est Belge ». La bonne société métropolitaine ne voulait rien connaître de ces prétendues ménagères qui ne s’occupaient pas que de l’intendance de ces hommes esseulés. Morale étriquée, tous étaient assommés par ces bons pères qui brandissaient crucifix et goupillon pour exorciser le mal, blâmer la fornication, péché mortel. Sans compter avec les politiques de l’époque qui voyaient d’un mauvais oeil ce rapprochement entre colons et colonisées, avec pour conséquence immédiate ces nombreuses naissances de métis qui constituaient une sérieuse menace et dont il ne fallait favoriser en aucune manière l’envoi en Belgique.

Le camion-citerne s’était approché du DC-3 pour l’avitaillement. Les passagers allaient bientôt embarquer. Le vol vers Léopoldville durerait un peu moins de trois heures. Au total, près de mille cinq cents kilomètres pour rejoindre la grande métropole au départ de Bambili-Dingila en survolant cette terre d’Afrique qui semblait sans limites. Il était prévu qu’ils demeurassent à Léopoldville jusqu’au lendemain, dans l’attente du train qui les emmènerait au port de Matadi, à environ trois cent cinquante kilomètres. Ils allaient y embarquer à bord du cargo-mixte Élisabethville. Après avoir atterri à l’aéroport de N’Dolo, ils se firent conduire à l’Hôtel Regina, confortable établissement situé sur le boulevard Albert 1er, où Léon avait fait réserver des chambres. Pour ceux qui arrivaient de brousse, Léopoldville, « Léo » comme l’appelaient familièrement les colons, était une ville tentaculaire et très animée. La ville était divisée en de nombreux quartiers, bordés de longues et larges avenues flanquées de hauts palmiers et piquées de plots surélevés au centre des carrefours, sur lesquels étaient perchés des policiers qui gesticulaient en transpirant pour tenter de régler la circulation très dense à certaines heures de la journée. À quelques pas de l’hôtel Regina et immédiatement sur la rive sud du grand fleuve Congo qui bordait la ville au nord, s’élevaient des demeures coloniales imposantes et majestueuses bordées d’avenues ornées de flamboyants et de frangipaniers. C’étaient les beaux quartiers, dont celui de la Pointe de Kalina, réservés aux blancs. Pour les broussards, il y a avait foule dans les rues, à la terrasse des cafés. Les toilettes des femmes attiraient le regard en raison de leur élégance et de leur raffinement. L’Hôtel Regina disposait d’un confort inhabituel et rare pour les broussards comme Maertens et les Huysmans. Quant au Nègre-Blanc, il avait les yeux grands écarquillés en découvrant « Léo » et son agitation ; il fut encore plus impressionné à son arrivée à l’hôtel lorsque les chasseurs, à leur descente de taxi, vinrent à eux avec un avec un chariot à bagages. Il était loin de son environnement habituel, d’Aya et Zan-Zan. Maertens et Léon effectuèrent les formalités d’arrivée à la réception et un chasseur accompagna Zita et le Nègre-Blanc qu’elle portait à bras, tout apeuré jusqu’à sa chambre après avoir traversé le grand hall de l’hôtel, tandis que Maertens et Léo allèrent s’asseoir en terrasse. À Léo, l’ambiance était différente, bien que la ségrégation raciale fût de mise, comme partout ailleurs au Congo Belge. Le Nègre-Blanc jouissait néanmoins du statut d’enfant mulâtre « reconnu » ; cela lui permettait d’être admis parmi les blancs, alors que les mulâtres qui n’étaient pas reconnus constituaient un groupe différent, ni noirs, ni blancs, celui des métis. Ces derniers ne vivaient pas dans les quartiers réservés aux blancs et et pas davantage dans les quartiers réservés aux indigènes. Ils avaient leurs quartiers à distance des quartiers blancs et indigènes à Léopoldville. Une fois dans la chambre, le jeune enfant plongea avec bonheur dans l’eau tiède de la baignoire, puis il s’endormit dans le grand lit américain, tandis que Zita veillait sur lui en se remémorant cette longue journée, ses regards étonnés et parfois réprobateurs qui se posaient sur elle et l’enfant lors de leur escale à Stanleyville. Aux côtés du Nègre-Blanc endormi, elles songea à nouveau à un événement qui avait marqué un tournant décisif dans sa vie et qui prit place lorsque la guerre touchait à sa fin. Il lui apparut alors clairement, comme à de nombreux jeunes européens ayant grandi avec la guerre, que jamais elle ne pourrait accepter de demeurer le témoin muet d’une quelconque discrimination. Elle était encore toute jeune femme, lorsqu’à la libération, elle découvrit comme beaucoup l’infamie de l’holocauste et l’horreur des camps. Certes, elle avait survécu aux privations, à la faim, au froid, aux bombardements sur des sites stratégiques qui manquaient souvent leurs cibles et mettaient à feu et à sang les quartiers civils qui les jouxtaient. Mais l’horreur de la guerre et de la déportation l’avaient touchée dans sa chair alors qu’elle n’était encore qu’une toute jeune femme. Cette escale à Stanleyville, tandis qu’elle portait le Nègre-Blanc à bras, la rendait de plus en plus furieuse au fur et à mesure qu’elle prenait conscience de la réalité de cette ségrégation qui perdurait, bien qu’elle eût cru que cela eut appartenu au passé. Nostalgique et sombre, car elle avait naïvement cru qu’avec la fin de la guerre, bien des choses allaient changer.

Tout semblait si merveilleux en cette journée du 3 septembre 1944, alors qu’elle avait tout juste dix-huit ans. Ce jour-là, les troupes britanniques libérèrent Bruxelles. Elle fêtait avec une amie les jeunes soldats et succomba au charme d’un jeune combattant gallois du 2ème Household Cavalry Regiment qui avait combattu en Normandie et en Belgique. Elle le rencontra lors de cette mémorable journée. La population était en liesse et fêtait avec amour et une bonne humeur exubérante ces jeunes libérateurs, qui semblaient tous plus beaux et charmeurs les uns que les autres, tout auréolés des lauriers de la victoire. Sans compter que ceux-ci, qui avaient côtoyé la mort de près au cours des combats qui avaient pris place au cours des semaines précédentes et qui avaient perdu nombre de leurs compagnons d’armes, étaient mus par une farouche envie de vivre chaque instant, comme si celui-ci dût être le dernier. Le bruit courait depuis la veille que l’armée d’occupation commençait à quitter la ville. Les troupes alliées progressèrent rapidement vers Bruxelles, où ils pénétrèrent le dimanche du 3 septembre 1944 en soirée. Ils furent acclamés par une foule en fête, le long de l’avenue de Waterloo. Radio Belgique basée à Londres ne tarda pas à diffuser la nouvelle et les Bruxellois sortirent en masse pour célébrer la liberté retrouvée. Zita s’était habillée avec élégance. Vêtue d’une robe blanche imprimée de gros pois bleu marine, cintrée à la taille et rehaussée d’épaulettes bouffantes, chaussée de socquettes blanches et de sandales de toile à semelles compensées. Malgré les restrictions subies au cours de ces quatre dernières années de guerre, chacun se débrouillait pour coudre des vêtements avec des coupons de tissu troqués ou achetés à prix d’or au marché noir. Zita avait soigneusement peigné ses cheveux auburn, bouffant sur le haut du front. Elle était tout simplement ravissante, pleine de fraîcheur, joues pleines, pommettes saillantes et encore légèrement hâlées. Zita et une de ses amies avaient enfourché leurs bicyclettes pour rejoindre la Grand-Place où la foule des Bruxellois se rassemblait pour accueillir les libérateurs. Les premiers combattants, à bord de leur véhicules tout-terrain, véhicules blindés, étaient assaillis d’une foule euphorique clamant leur joie et agitant des drapeaux belges demeurés longtemps camouflés dans les combles. Zita et son amie se frayèrent un passage à travers la foule pour s’approcher de ces héros souriants et qui, passés l’étonnement et l’incrédulité de l’accueil qui leur était réservé, lâchaient prise et laissaient s’échapper la tension accumulée au cours des semaines passées au combat. Eux aussi partageaient avec la foule ce moment de fraternité, de plénitude ; cet instant de vie où tous les sens sont exaltés et réagissent aux moindres stimuli. Les jeunes soldats interpellaient les jolies jeunes femmes qu’ils apercevaient et les inviter à bord de leurs engins pour prendre la pause le temps d’une photographie. C’est ainsi que Carwyn vit Zita déambuler à quelques mètres de lui. Il la héla de la main pour l’inviter à le rejoindre et que son ami puisse les prendre tous les deux en photo. Carwyn passa le bras autour des épaules de Zita, tous deux sourirent à l’objectif. Une fois la scène fixée sur la pellicule, Zita emplie d’émotion et de bonheur se tourna vers le soldat et ne put résister à l’irrésistible envie de l’embrasser. Un baiser fougueux qui célébrait cet instant de bonheur intense et magique. C’était la fin des années de plomb, d’angoisse et de détresse, de privation et d’horreur. La nuit tombait sur Bruxelles libérée, alors que l’aube céderait le passage à un jour nouveau ivre de liberté et d’enchantement. Ceux qui avaient survécu aux violences de la guerre, tant les occupés que les combattants, sentaient affluer dans leur veines un sang nouveau, non pas celui de la victoire, mais celui de la vie. Car, en cet instant, ce qui comptait pour eux, c’était vivre ; de pouvoir s’enivrer d’un bonheur simple, immédiat et impérieux. Zita attrapa la main de Carwyn et l’attira à elle une nouvelle fois l’entraînant dans un baiser doux et suave. Puis, elle l’invita du regard à la suivre. Les deux jeunes gens quittèrent la Grand-Place et, Carwyn la tenant par la taille, ils marchèrent à travers les rues animées du centre-ville. Les habitants dansaient en souriant, se parlant les uns les autres ; les cafetiers avaient percé des fûts de bière et certains étaient au bar à se réjouir de cette journée mémorable. Zita et Carwyn arrivèrent rue des Bouchers où l’animation était à son comble. Les tables avaient été repoussées dans les bistrots et on dansait au son de gramophones sur lesquels les soldats américains passaient des « V Disc ». En fait des 78 tours réservés aux troupes américaines en mission en Europe. La rue résonnait des sonorités des Andrew Sisters et de Glenn Miller. On swinguait. La guerre faisait une pause, les soldats ne songeaient pas au lendemain, au moment où il faudrait reprendre la route et les combats. Carwyn, adossé dans l’encoignure du portail d’un hôtel particulier, semblait comme protéger Zita lovée contre lui, en l’enveloppant de ses bras forts et rassurants. Zita, la tête nichée au creux de son épaule, releva les yeux vers son beau Gallois et laissa sa main glisser doucement sur son visage à la barbe revêche, celle d’un guerrier, de son libérateur. Elle lui sourit à nouveau et Carwyn déposa un baiser sur ces lèvres enamourées. Les deux amants s’abandonnaient au bonheur de l’instant, riaient, se souriaient mutuellement. Un désir ardent d’être encore plus proches l’un de l’autre se faisant de plus en plus pressant. Lorsque le danger est là, que la mort est incertaine, mais peut être imminente, un besoin impérieux d’amour, de fusion charnelle naît souvent entre deux êtres, sans qu’il soit besoin de longs échanges verbeux, la séduction est immédiate avec son corollaire évident et inéluctable, une ultime tentative de survivre au pire en faisant l’amour, d’être soudés l’un à l’autre dans un coït sauvage et puissant. Carwyn tâtonna dans l’obscurité et déverrouilla un des lourds battants qui fermaient l’entrée. Il se glissa dans l’embrasure ainsi ouverte et Zita le suivit dans la pénombre de la cour intérieure. Au-delà du passage pavé, par lequel entraient autrefois les calèches, il y avait une cour intérieure, avec au fond une remise et certainement ce qui fut, en d’autres temps, des écuries. Ils s’y glissèrent à pas de velours et, marchant avec précaution dans le clair-obscur, atteignirent un petit réduit où logeait probablement par le passé le palefrenier. Ayant pénétré dans la pièce, ils virent une table et une vieille couche en bois recouverte d’une paillasse en son de blé poussiéreuse. Un lucarneau laissait filtrer un rai de lumière ; la lune était pleine ce jour-là. Carwyn et Zita s’enlacèrent fiévreusement. Le désir brûlant de s’aimer les submergea et les deux amants prirent leur revanche sur la guerre. Carwyn quitta Bruxelles dès le lendemain, à l’aube. La guerre n’était pas terminée. Il fallait poursuivre l’ennemi au-delà du Rhin. Après le départ de Carwyn, Zita attendit des nouvelles pendant de longues semaines. Elle n’ignorait pas que la guerre se poursuivait et que les combats étaient rudes et meurtriers. Elle craignait le pire et perdit quasiment tout espoir de jamais recevoir des nouvelles de Carwyn. Cependant, quelques mois plus tard, en avril 45, elle reçut une lettre postée du Pays de Galles. Toute fébrile et impatiente, elle s’empara de la lettre pour l’ouvrir. À son grand étonnement, l’expéditeur était un certain Cain Morgan. Elle fut alors prise d’un mauvais pressentiment. Elle décacheta l’enveloppe avec impatience et découvrit à l’intérieur une photographie écornée de Carwyn et d’elle-même, datant de cette mémorable soirée du 03 septembre. Un petit mot l’accompagnait.

Chère Zita,

Carwyn m’a souvent parlé de vous après notre départ de Bruxelles. Il vous aimait tant. Il attendait d’en finir avec la guerre pour venir vous retrouver à Bruxelles. Hélas, je suis navré de vous annoncer une bien mauvaise nouvelle. Carwyn n’est plus. Il a été tué lors de combats sur le Rhin en mars, peu de temps avant la chute de Berlin. Je fus moi-même blessé et rapatrié en Grande-Bretagne. Je sors de convalescence et je peux enfin vous écrire pour vous annoncer cette terrible nouvelle. Carwyn m’avait instamment prié de ne pas vous laisser sans nouvelles s’il perdait la vie au combat. J’ai conservé cette photographie que je vous adresse aujourd’hui ainsi qu’il le souhaitait.

Veuillez croire, Chère Zita à l’assurance de sincères condoléances et de mon indéfectible amitié.

Sgt Cain Morgan
8 Kenny Hill Square
Swansea – Wales

© Patrice Da Lage 2019

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8 réponses

  1. Clémence dit :

    Points positifs:
    – la description des lieux, des personnages, de l’ambiance ainsi que du contexte sont d’une perfection et d’une fidélité absolues.
    – le personnage central, amené de la sorte, pose les jalons d’une intrigue à plusieurs facettes.
    Points négatifs:
    – Le récit que j’ai lu dans son entièreté est envahi de descriptions longues et très nombreuses , elles-mêmes doublées de comparaisons.
    ——–Si ces descriptions avaient été distillées avec parcimonie tout au long du récit, elles auraient certainement valorisé.
    – la structuration du récit est une peu bancale. je lis: 1° partie et chapitre I., puis, le chapitre 2 est noyé dans la première partie. Vous écrivez ensuite « seconde partie »: ce qui inclus que c’est la fin. Cela me semble un peu confus…sauf si c’est un premier jet..
    – Le lien entre les deux blocs manque de cohérence et de forme.

    Bonne continuation dans la rédaction de cette histoire!

  2. Dacenes dit :

    Beaucoup de clichés, c’est vrai. Peu de réactions par rapport à d’habitude, je crois que c’est parce que ce texte est trop long et pas assez intéressant tout de suite pour avoir le courage de le lire sur écran. Vous devriez le présenter à un correcteur.

  3. Levasseuri dit :

    Cette histoire est peut-être intéressante mais vous n’avez pas trouvé un style, l’écriture est un peu scolaire. On va de descriptions en descriptions un peu comme dans une rédaction. Cela dit, le personnage intrigue.

  4. Tarrep dit :

    On découvre ce beau pays. Certaines phrases sont un peu longues, les dialogues sont trop littéraires, pas assez vrais. J’espère que nous verrons un jour ce livre en librairie

  5. durand JEAN MARC dit :

    Commentaire! Comment faire ? Comment se taire ? Comme çà!

  6. Avoires dit :

    Les phrases trop longues et la multitude de lieux communs m’empêchent d’être captivée.

  7. 🐀 Souris verte dit :

    Magnifiques descriptions de ce pays chaud en tout même en pluie.
    La pluie des mangues ! C’est magique.
    Merci pour ces beaux moments bien dépaysants.🐀

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