387e propositions d’écriture créative imaginée par Pascal Perrat

Depuis qu’elle oeuvrait comme marque-page dans un album de La Pléiade sa vanité froissait sa fratrie.
– Non mais, regardez-moi cette pimbêche ! s’exclamaient ses plus proc

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Chaque proposition d’écriture créative est une bataille contre la routine et l’endormissement de l’imagination. Un petit combat pour maintenir en vie l’enthousiasme d’imaginer, d’inventer, de créer. Quand aucun défi n’est à relever, notre créativité somnole.

 

27 réponses

  1. Laurent B dit :

    Depuis qu’elle œuvrait comme marque-page dans un album de La Pléiade sa vanité froissait sa fratrie.
    – Non mais, regardez-moi cette pimbêche ! s’exclamaient ses plus proches

    Certes elle avait eu de la chance
    Certes elle avait fait en sorte de se faire remarquer
    Mais quand même !
    Elle oubliait qu’a l’origine elle n’était qu’une page blanche dans un ouvrage à deux sous acheté sur un quai de gare, pour faire passer le temps. Une page blanche, qui ne servait à rien. Présente dans le livre uniquement pour des raisons de pliage et d’impression de cette histoire « passe temps »

    Passer le temps lors de ce voyage qui lui paraissait interminable, c’était bien là le souci du petit Théodore. Il était là avec Papa qui l’accompagnait chez les Grands Parents pour ces vacances de printemps. Au bout du voyage il retrouverai ses cousins et cousines pour faire de folles parties de jeux et de rires mais même cette perspective ne raccourcissait pas le temps.
    Il avait chanté dans sa tête ses chansons préférées, scruté le paysage par la fenêtre pour trouver le détail qu’il n’avait pas remarqué lors des voyages précédents. Rien n’y faisait. Il s’était même laissé aller à compter discrètement le nombre de points noirs sur le nez de la personne face à lui dans le compartiment et, comble de l’ennui, à réciter quelque table de conjugaison apprise à l’école. Rien n’y faisait, c’était trop long ?
    Et Papa lisait toujours son bouquin à deux sous ! Bouquin tellement intéressant que Papa s’assoupi, laissant choir le livre au sol. Le bruit produit le fit sursauter et le reprenant maladroitement il mis en pleine lumière la petite page inutile.
    Petit Théodore ne réagit pas dans un premier temps, le menton coincé dans la paume de ses mains et les coudes bien plantés sur la tablette qui le séparait de la personne d’en face, celle au points noirs.
    Puis l’image de cette page blanche vint à son esprit et une irrésistible envie de dessiner s’emparât de lui. « Papa, j’veux dessiner ! » s’exclamât il, faisant dans sa spontanéité sursauter tout le compartiment. Le bouquin et sa petite page inutile faillirent en choir une nouvelle fois.
    « Oui, lui répondit il, mais je n’ai pas de papier »
    « Si, regarde là ! » répliqua fièrement Théodore en désignant d’un doit déterminé la petite page blanche qui ne servait à rien
    Si il avait été donné à celle ci de se trémousser et d’exulter elle ne s’en serait pas privée. A ce moment là, humblement coincée entre la couverture du livre et les pages qui en supportait le contenu, elle ne se doutait pas de son aventure à venir.
    Bien que l’on ne déchire pas un livre, quoique un livre à deux sous, Théodore se trouva pourvu de la petite page blanche et du stylo quatre couleurs de Papa.Théodore pris un court temps de lâcher prise, l’histoire de laisser venir à lui l’inspiration et plongea sans retenue dans la petite page blanche.
    Vous n’imaginez pas le choc qu’elle ressenti. Pour la première fois de sa vie elle conférait au statut de l’utilité. Dans un premier temps elle eu du mal à conceptualiser ce sentiment, à savoir si cela était un bien ou une perversion.
    Le stylo manipulé par Théodore n’arrêtait pas de faire des volutes, des arabesques, des circonvolutions. Au fil des passages de la petit bille du stylo sur sa surface la petite page blanche éprouvait des sensations de plus en plus agréables. Prenant conscience que le passage de chaque petite bille déposait une touche de couleur particulière, elle finit par avoir un autre regard sur elle même. Elle était différente des autres pages. Pas couverte de caractères noirs, tristes et répétitifs comme les autres pages, ELLE était originale et en couleur. Heureuse d’être belle, satisfaite d’être utile.
    Théodore, inconscient de cette révolution, continuait à couvrir la petite page blanche d’un camaïeux de formes et de couleurs. Si bien que la fin du voyage passa en un éclair.
    Au moment de descendre du train un « laisse pas traîner ton papier » rappela Théodore à la raison. Dans sa poche il fourra rapidement la petite page, elle en fut froissée.

    Arrivé chez les Grands Parents, Théodore retrouva ses cousins et ses cousines : quelle délivrance ! Le temps de poser les valises, de dire quand même un mot aux Grands Parents, de prendre un petit goûter et les parties de jeux commencèrent. Tout passa si vite, si agréablement que l’on arriva vite, trop vite, au coucher du soleil. Ce fut l’heure de rentrer, de la douche, du repas et d’un sommeil réparateur auréolé de bonne humeur, en attendant les aventures du lendemain.

    Tout ce petit monde était donc couché, même Papa éprouvé par les heures de transport et sa semaine de travail. Les Grands Parents se mirent donc en œuvre de remettre un peu d’ordre dans la maisonnée et à profiter aussi de la douce quiétude de la soirée. Un peu plus tard, au moment d’aller se coucher Grand Mère Lætitia avisa le short de petit Théodore qui n’avait malencontreusement pas trouvé de place, ni sur une chaise, pas plus au porte vêtement, et pas d’avantage dans le bac à linge sale.
    Vu son état c’est pourtant bien là qu’il aurait du se trouver. Voulant l’y déposer Lætitia se saisi du short en question par l’une des poches. La petite page blanche comprimée par la main puissante, mais d’ordinaire si douce, émis un crissement de souffrance audible dans tout le rez de chaussé. Lætitia, ouvris la poche, extirpa le petit papier froissé, s’apperçu qu’il s’agissait d’un dessin et le déplia avec curiosité.
    C’est juste à ce moment que le destin de la petite page blanche inutile bascula de nouveau. Loin d’être un papier froissé il s’agissait d’une œuvre picturale de ce cher petit Théodore. Une œuvre picturale ; la petite page était passée du statut d’inutilité à celui d’œuvre d’art, quelle promotion, quelle fierté ! La petite page blanche fini la nuit sur le buffet de la salle à manger juste entre le portrait de l’arrière grand père Maximilien (père de Grand Mère Lætitia), Chef bouvier du château de Longuepass, et Tonton Eugène (frère de Grand Père Félix), capitaine au long cours. « Que du beau monde pour m’entourer » constat la petite page.

    Le temps a passé, les vacances sont finies, d’autres vacances se sont terminées elles aussi. La petite page est toujours là. Sa présence s’est conforté avec le temps. Elle alterne des conversations effrénées avec Maximilien et Eugène mais aussi des parties de lecture avec Grand Père Félix. L’œuvre de ce cher petit Théodore, sauvegardée par Grand Mère, marque les temps de lecture de Grand Père. Elle passe souvent des semaines entières, dans un livre, entre deux pages d’on la finesse et la qualité feraient pâlir les meilleurs papetiers : des pages de la Collection La Pléiade. « Alors là, mon pote, respect, faut assurer » aurait dit la petite page blanche à l’époque des quais de gare et des voyages ennuyeux. Mais elle n’en était plus là. Elle avait acquis un statut, un rang ; ELLE !

    Si les vacances passaient, d’autres revenaient. Revenaient par la même occasion les papas, les mamans, les cousins et les cousines. Revenaient aussi ces ouvrages à deux sous achetés sur un quai de gare, pour faire passer le temps, avec quelque part une page blanche. Une page blanche, qui ne servait à rien, inutile.
    Nombre de ces petites pages blanches inutiles repartaient comme elles étaient venues.
    Certaines se couvraient de graffiti ne ressemblant en rien à la qualité graphique du dessin de petit Théodore.
    Quelques unes terminaient en liste de course ou en décompte de point lors des parties de rami.
    D’autres ne serait à rien de rien ou bien à allumer le feu à l’automne.

    « Enfin ! Il faut de tout pour faire un monde » soupirait en se lamentant la petite page blanche tout en prenant à témoins Maximilien et Eugène, du haut de son buffet,

    Laurent B

  2. Comme chaque matin, le réveil sonna à 7h et d’un bond, Timon fut sur pieds. Il avala un café léger accompagné de deux tartines beurrées et d’un petit morceau de fromage, se brossa les dents, passa soigneusement le peigne dans ses cheveux gris, frisa sa moustache puis, enveloppé de son long par-dessus, affronta la rue et ses pavés glissants de pluie, le sourire aux lèvres.
    Timon aimait son métier qu’il pratiquait maintenant depuis dix ans. Auparavant, il avait assuré les mêmes fonctions, ou à peu près, mais dans des lieux de moindre prestige.

    Quand le gouvernement avait décidé la construction d’une méga-bibliothèque, en fait la plus vaste du monde, pour relever le prestige international de la capitale du pays, il avait immédiatement postulé pour accueillir le public et l’orienter dans les méandres du bâtiment. Il avait argué de son expérience de portier au seuil des plus grands hôtels, de son sens de la communication, et s’était montré si convaincant que son age, pourtant limite, n’avait pas pesé vraiment dans la décision finale du recruteur.

    Depuis, les années avaient passé, on le pressait de prendre bientôt sa retraite, mais Timon faisait la sourde oreille. Qu’est-ce que 77 ans quand on a encore bon pied bon œil comme lui ? Il se faisait d’ailleurs une gloire de ne jamais manquer un seul jour de travail !
    Et puis, une bibliothèque qui s’appelait : « La Pléiade », en souvenir des immenses poètes de la Renaissance que Timon admirait tant, comment aurait-il pu résister ?
    Aussi, chaque matin, sur le chemin qui le menait à pieds de son domicile à son lieu de travail, Timon savourait par avance la journée qui l’attendait.

    Il arriva enfin devant une colossale construction de verre fumé,entouré de verdure et de fleurs en bosquets, qui souriait dans la lumière douce de l’éclaircie matinale et les reflets dorés du soleil. Le mois de mars, fidèle à lui-même, jouait du temps selon son caprice.
    Timon contourna la bibliothèque pour se trouver face à l’entrée.

    Une gigantesque porte-carrousel ouvrait le temple. Une porte munie de multiples volets vitrés concentriques, qui délimitaient des compartiments comme autant de portions de camembert ou plutôt, comme Timon aimait l’imaginer, comme un livre géant retourné sur lui-même à 360 degrés dont les volets seraient les pages. Un livre magique, qui tournait lentement comme un manège, qui invitait le visiteur à s’introduire entre ses pages pour le conduire à l’histoire qu’il souhaitait, une entrée dans le rêve porté par la lecture.
    Et le chef d’orchestre de ce gigantesque livre magique, c’était… Timon lui-même !

    Chaque matin, il retrouvait son poste. Les premiers lecteurs se présentaient peu après, il leur demandait leur destination, les orientait, car chaque compartiment correspondait à une section différente, puis actionnait le puissant mécanisme à intervalles réguliers pour satisfaire leur demande. Des habitués le reconnaissaient et le saluaient. La gentillesse de son accueil le rendaient incontournable. Sa fonction, essentielle pour la bonne marche du lieu, lui avait acquis un surnom qu’il trouvait sympathique : Le « marque-page », en hommage à son rôle de repère, de boussole dans ce foisonnement de l’écrit dont il connaissait tous les arcanes. Il se sentait le roi de ce lieu fantastique.

    Mais aujourd’hui, bizarrement, les visiteurs n’arrivaient pas. Timon attendait depuis une heure
    déjà. Seul. Seul dans cet immense espace silencieux. Il ne comprenait pas.
    Timon avait mal regardé le calendrier. On était au milieu de la semaine, certes, mais le 1er mai, tout était évidemment fermé .
    Il lui arrivait de plus en plus fréquemment de s’embrouiller dans la réalité.
    Il ne pouvait se résigner à repartir. Que ferait-il de sa journée ?
    Alors il s’assit sur un banc, tout près. Et il s’endormit.
    Il rêva qu’il entrait lui-même dans le carrousel et que ses panneaux se mettaient soudain à battre. Un grand vent se levait. Les pages de la porte-livre battaient, de plus en plus fort. Mais voilà qu’elles se détachaient et s’envolaient sous un vent furieux. Et Timon s’agrippait, grimpait sur l’une d’elle. Et sur son dos il prenait la voie des airs….

    Au matin suivant, on le retrouva sur le banc, allongé, immobile, le sourire aux lèvres. Il poursuivait à jamais son voyage dans le ciel.

  3. françoise dit :

    Depuis qu’­elle oeuvrait comme marque-page dans un livre de La Pléiade sa vanité froissait sa fratrie.
    – Non mais, regardez-moi cette pimbêche ! s’exclamaient ses anciens amis de la bibliothèque municipale.
    Jamais elle n’avait été en butte à tant d’hostilité. C’est vrai qu’elle avait été sensible au fait de se retrouver pour la première fois dans un livre de cette prestigieuse collection ,entre Saint-Exupéry et Victor-Hugo dans les pages du livre« le temps retrouvé » de Marcel Proust . Mais elle avait vite déchanté car elle s’était rendu compte rapidement que parfois les personnes qui empruntaient ce livre, ne lisaient que quelques pages à la fois et certains le ramenaient sans l’avoir ouvert. Il faut dire que les personnages, tels que Mmes Verdurin et Bontemps, le Prince de Guermantes , n’étaient pas très divertissants. Alors elle se sentait inutile. Elle se rappelait, avec quelque nostalgie,de la période où elle avait séjourné dans le livre « passez-moi la Joconde » de San-Antonio. Là elle remplissait sa fonction  et se sentait pleine de joie en entendant le lecteur rire, tourner les pages et quand il fermait le livre il ne manquait jamais de marquer sa dernière page lue avec son aide.
    Elle en était là de ses moroses pensées quand un enfant prenant le livre pour le donner à son père, la fit tomber par terre, la ramassa et la mit dans « le magot des dalton » de Lucky Luke. Quels bons moments elle allait passer….
    A la bibliothèque municipale elle n’y retourna jamais. Tombée par terre dans le salon, la mère de famille la mit dans son livre de cuisine. Quoi rêver de mieux s’était-elle réjouie.

  4. Maryse Durand dit :

    Depuis qu’elle œuvrait comme marque-page dans un album de la Pléiade, sa vanité froissait sa fratrie.
    -Non mais, regardez-moi cette pimbèche ! s’exclamaient ses plus proches… Surtout qu’elle était partie de très bas :
    Son père, un magnifique atlante, ne manquait pas d’allure. Serre-livres du côté gauche (son jumeau se tenait du côté droit), il retenait quelques somptueux volumes reliés trônant sur le bureau du célèbre écrivain J. G. Il remarqua rapidement une jolie ballerine ornant une boîte à musique que le grand homme faisait tourner de temps. Le rapprochement ne fut pas aisé, mais de leur union naquit en premier un splendide coupe-papier, finement ciselé, qui plut d’emblée à l’écrivain. Plus tard naquit une authentique plume d’oie que le grand homme aimait à caresser. Il ne semblait nullement s’étonner de cette manne qui lui tombait du ciel.
    Hélas, la troisième naissance ne donna qu’un insignifiant rectangle de papier cartonné, vaguement coloré de quelques nuances de bleu. Stupéfaction ! Les parents se demandaient ce qu’ils allaient bien pouvoir en faire… Par chance, l’écrivain, plongé dans un volume de la Pléiade, glissa négligemment le petit rectangle entre deux pages, élevant ainsi le banal objet au rang de marque-page. Celui-ci, dépassant du volume placé sur le bureau, dominait à présent son père, son oncle, et même la plume d’oie, dressée pourtant symboliquement dans l’encrier. Et de se gonfler d’importance dans une attitude méprisante, son frère et sa gracieuse mère n’échappant pas à ses quolibets.
    Mais la bise aigre de décembre apporta son lot de changements : un admirateur, revenant de Chine, rapporta à l’écrivain un signet particulièrement décoré. Enthousiaste, il le glissa aussitôt dans le volume qu’il était en train de lire, et jeta machinalement le petit rectangle dans la cheminée, lequel, dans une ultime torsion tenta d’échapper aux flammes dévastatrices. C’est d’un coup de tisonnier rageur qu’il fut renvoyé dans la fournaise, ses nuances de bleu virant rapidement au noir. La ballerine essuya furtivement une larme, et donna bien vite naissance à un modeste taille-crayons, lequel ne pourrait jamais, jamais se tenir au-dessus de la mêlée.

  5. Michel-Denis ROBERT dit :

    Depuis qu’elle oeuvrait comme parque-page dans un album de la pléiade, sa vanité froissait ses deux frères : Signet et Bristol.

    Bristol : – Non regardez-moi cette pimbêche ! s’exclame-t-il ! Elle nous snobe. Elle est fière. Du haut de son
    étagère, elle a oublié d’où elle vient.

    Signet : – Elle se prend pour le sommet de la pyramide !

    Bristol : – Comme dans Napoléon !

    Signet : – Mais non, comme dans le jeu. La pyramide, c’est un jeu. Elle croit tout savoir.

    Bristol : – Marque-page, c’est pourtant une fonction
    modeste dans la littérature. Non ! Elle, elle se pavane. Elle fait la roue. C’est depuis qu’elle a changé de sexe. Remarque, elle est quand même pas mal. Elle a gardé la ligne. C’est pas comme moi, regarde mes bourrelets.

    Signet : – C’est ta faute, tu as toujours ton nez dans les recettes. Rien que le fait de lire une recette de pâtisserie, tu sais que ça fait grossir !

    Bristol : – N’importe quoi !

    Signet : – Tu ne savais pas ça !

    Bristol : – Mais je ne mange que du bio.

    Signet : – Bio ou pas, le gras quand il gras, il est gras !

    Bristol : – Tu as peut-être raison. Je vais manger bio maigre alors, maintenant.

    Signet : – Au fait, qu’est-ce que tu fais demain ?

    Bristol : – Ben, d’après l’agenda, parce que je m’occupe aussi de l’agenda, figure-toi ! après les pâtisseries, on a rendez-vous… Tiens ! Elle appelle sur le portable. Tu veux des cacahuètes ? Elle nous a vus, elle ne vient même pas nous parler. « Allo ! »… Tiens, je te la passe.

    Signet : – Oui ! Tu sais que tu nous manque.

    Marque-page : – Ne m’en parle pas, je suis débordée. Parfois j’assiste à des scènes, parfois je joue les gendarmes immobiles entre deux actes, à d’autres moments, je dois ingurgiter des monologues de deux pages. C’est très fatigant mais c’est passionnant, je n’ai pas le temps de m’ennuyer.

    Signet : – Ca doit te changer, toi qui était toujours en boîte !

    Marque-page : – En boîte de collection. Et maintenant, je suis dans une autre collection. Je suis invitée chez les grands auteurs.

    Signet : – Tu as de la chance. Quand est-ce que tu viens nous voir ?

    Marque-page : – Je pense que ça ne va pas tarder, je vais peut-être me retrouver au chômage parce que dans les ouvrages de la pléiade, les signets sont des rubans accrochés au dos du livre. A moins que mon propriétaire me garde. Parfois il m’écrit des petits mots. C’est un romantique.

  6. Cétonie dit :

    Depuis qu’elle œuvrait comme marque-page dans un album de La Pléiade, sa vanité froissait sa fratrie.
    – Non mais, regardez-moi cette pimbêche ! S’exclamaient ses plus proches. Puis, absorbés par leurs lectures, ils ne firent plus attention à elle, préférant papoter sur ce qu’ils découvraient au fil des pages, s’émerveillant de l’invention des auteurs et partageant leur passion pour le policier ou le roman exotique qu’ils parcouraient si vite au fil des heures.
    Et puis, eux aussi se trouvaient assez plaisants, avec chacun l’évocation d’un évènement littéraire ou artistique survenu dans la région, des rencontres de Chaland à Nérac ou de la fête de la BD d’Eauze, tant de bons souvenirs à échanger avec celui de Michel Cardoze et ses chroniques : on ne s’ennuyait pas dans la bibliothèque de Gervaise, les livres entraient et sortaient, les marque pages changeant aussi vite de volume dès que l’un était terminé.
    Ils durent bien marquer une pause, lorsque Gervaise partit en vacances et décida de n’emporter que sa tablette où elle pouvait télécharger des dizaines d’œuvres.
    Inactifs pour quelques jours, ils se tournèrent avec curiosité vers la vaniteuse, qui ne participait jamais à leurs échanges.
    – Et toi, si grande Mademoiselle, qu’as-tu donc à nous raconter de ton si important « Album de la Pléiade » ?
    Confuse, elle ne sut que répondre : le livre n’avait pas bougé du rayon depuis qu’une main distraite l’avait glissée, un peu au hasard, au milieu des Historiens et Chroniqueurs du Moyen Âge, légèrement démodés, et surtout, dans une langue ancienne difficile à suivre pour une feuille toute simple, sans aucune culture.
    Elle fut dès lors négligée par ses compagnons, qui ne remarquèrent même pas le geste de Gervaise, revenue de vacances et se plongeant vite sur ses chers livres : elle remarqua un bout de papier rose qui dépassait d’un beau livre qu’elle n’avait jamais ouvert, haussa les épaules, « quelle idée ! » retira le papier et le jeta à sa place : aux toilettes !

  7. patrick labrosse dit :

    Depuis qu’elle œuvrait comme marque-page dans un album de La Pléiade,
    sa vanité froissait sa fratrie.
    – Non mais, regardez-moi cette pimbêche ! S’exclamaient ses plus proches.
    Toutes ces jacasseries, ces jalousies, ces amertumes autour d’un petit marque-page, cela prêtait à sourire !
    Evidemment, sans l’entremise de ce volume ventripotent, académicien pimpant sous des frondaisons chryséléphantine, elle n’aurait jamais eu l’opportunité de caresser un tel ouvrage.
    La jeunette, fringante de couleurs, n’en avait cure, son cœur dut encore appartenir à celui d’un enfant. L’apparence était chatoyante, une peau duveteuse, un grain très fin comme du velours, de jolies fleurs, simples et fines comme une estampe japonaise. Une réalisation d’enfant sans aucun doute.
    Sur le pourtour de cette jolie carte, un brin désuète, des petits cœurs fluorescents, l’artiste s’était amusé à en découper la bordure avec un ciseau crocodile.
    Il y eut de nombreux prétendants, tous avaient tenté leurs chances, certaines n’avaient pas hésité à lever leurs jupons, les males avaient usé de leur relation… enfin les astuces habituelles pour entrer dans l’arène.
    On connaissait l’humeur du personnage, un vrai connard dirait certain mais dans la famille Pléiade, il fallait faire bonne mine, les mots étaient tonitruants mais une fois remisé au rayon des antiquaires, on devait chuchoter, les vieux n’aimaient pas le bruit ! Certes personne n’eut pensé laisser la porte ouverte à des natures bukowskiennes qui même bâillonnées entre deux encyclopédies auraient continué à gueuler.
    Alors vous pensez bien quand le bonhomme avait choisi cette pimbêche, comme première dame, la cour s’était indignée. Comment pouvait-on choisir une telle jeunette ? Le monde trouverait cela insolent, déplacé, d’une indéniable perversité.
    Il fallait respecter le protocole, se montrer docile et courtois, on n’entrait pas dans la garde-robe de La pléiade sans éducation.
    Mais le couple se moquait, se pavanant, riant à gorge déployé, tournoyant sous l’ivresse des boissons de luxe. Certains eussent même remarqué qu’il y eut des baisers forts rapprochés.
    Chaque jour le vieux s’enflammait, la jeunesse l’étourdissait, les dorures l’emmerdaient, tant de légèreté dans ce petit marque page et lui lourd comme de la fonte. Une vie à écrire pour s’apercevoir que la vérité reposait sur un simple papier !
    Evidemment, il y eut un jour de grand vent et forcément une anodine personne se fut un malin plaisir d’ouvrir la fenêtre. Le petit marque-page fut happé par la foule, lapidé et brulé vif.
    On allait pouvoir restaurer la notoriété du grand éditeur. Une assemblée générale extraordinaire somma les notables à se rendre de toute urgence au restaurant Drouant ! On ne pouvait rester dépourvu de marque page! Après avoir dressé les couverts en vermeil, à l’effigie des illustres personnages, on s’aperçut qu’il manquait le dernier académicien ?
    Peu importe, les mets étaient prêt, on devait manger ! Les langues se délièrent, on rit, on se moqua, on but, on festoya … De trop boire, un laqué fut sommé d’ouvrir la fenêtre.
    A sa grande surprise, dans la courette du rez-de-chaussée, gisait un gros ouvrage, face contre terre. Les feuillets éparpillés et l’épine dorsale broyée ne prêtait à aucune confusion, la bête avait rendu l’âme !
    On se précipita aux fenêtres ! Un imbécile venait contrarier l’élection de Madame Marque page. Pourtant lorsque les faces rougeaudes reconnurent le gros volume. On sut que le prochain marque -page répondrait à des critères plus sérieux !

  8. Ophélie E. dit :

    Depuis qu’elle œuvrait comme marque-page dans un album de La Pléiade,sa vanité froissait sa fratrie.

    – Non mais, regardez-moi cette pimbêche !s’exclamaient ses plus proches.

    – Pourquoi me traitez-vous de la sorte ?,s’offusquait-elle. Je n’y suis pour rien si Ophélie m’a choisie. Si vous saviez comme je m’ennuie à rester sur le poème à Cassandre à la sixième pas de ce recueil qu’elle a remisé au fin fond du tiroir de sa table de nuit. Je fais littéralement une indigestion de « Mignonne, allons voir si la rose… ».

    – On pourrait changer de place, lui objectait son frère cadet. Moi, j’en ai marre de déménager tous les deux jours. Je n’ai même pas le temps d’apprécier l’histoire que hop ! me voilà propulsé dans une nouvelle intrigue. J’en ai le tournis et j’aimerais bien me reposer. Et puis t’as vu ma dégaine ! Ma vie ne tient plus qu’à un fil, elle ne va pas tarder à me jeter dans la cheminée tant ma carcasse en carton est raplapla.

    – Moi aussi je veux prendre ta place, trépignait sa sœur aînée. Elle n’arrête pas de m’égarer derrière les coussins du canapé, dans son sac à main et autres coins plus insolites les uns que les autres. Même qu’une fois, elle a failli me happer dans son aspirateur. Elle m’a examinée et m’a collée dans son pot à crayon.

    – Ouais, mais toi tu es en métal, lui rétorquait son frère. Je suis comme une rose flétrie. J’ai bien mérité de passer une confortable retraite dans la Pléiade.

    Les chamailleries stériles cessèrent lorsque Ophélie se vit offrir une liseuse pour la fête des mères.

    Désormais, elle marque ses pages d’un effleurement d’index.

  9. Clémence dit :

    Depuis qu’elle œuvrait comme marque-page dans un album de La Pléiade sa vanité froissait sa fratrie.
    – Non mais, regardez-moi cette pimbêche ! s’exclamaient ses plus proches.

    Ce matin, d’un jour pas tout à fait comme un autre, elle se leva, l’esprit embrumé. Elle jeta un coup d’œil sur le portant, à la recherche d’une tenue correcte. Sa main glissa sur les tee-shirts aux couleurs criardes et sur les jeans troués.
    – Pas possible d’y aller comme ça ! Vêtue comme un as de pique, cela ferait mauvais genre…

    Finalement, elle dénicha un pantalon noir et un chemisier gris. Elle sourit en se disant qu’il avait dû être blanc dans une autre vie. Une autre vie…

    Elle engloutit un café et une barre de céréales puis s’en alla en claquant la porte. Le trajet se fit sans encombre et elle arriva à l’heure qui lui avait été fixée.

    Arrivée devant l’imposant immeuble, elle leva les yeux et son coeur se mit à battre la chamade.
    – C’est tout de même pas un jour comme un autre !
    Son avenir allait se jouer une heure… ou deux….

    Ses pas résonnaient dans le hall immense et vide. Elle monta l’escalier, vide aussi. Elle se dirigea vers le couloir indiqué sur le document qu’elle avait reçu par courrier. Elle aperçut une chaise vide près d’une porte.
    – Bien ! C’est donc là que ça se passe, pensa-t-elle, en s’y affalant. Elle jeta un coup d’œil à sa montre. Encore 5 minutes….

    Un léger brouhaha se fit entendre à l’intérieur. La porte s’ouvrit. Un jeune homme en sortit en fourrageant dans sa tignasse et en grommelant :
    – Sont vraiment pas drôles, là-dedans…

    La porte était restée ouverte. Un « Entrez » explosa.

    Elle s’avança et se trouva face une table où siégeaient quatre personnes. Deux hommes, deux femmes. Parité pour le jury.
    – Alors, on y est, pensa-t-elle.
    – Prenez un papier, lui dit-on en lui tendant un chapeau.

    Elle plongea la main, en sortit un papier plié en quatre et commença à…
    – Donnez !
    Elle tendit le papier en faisant la moue.
    – Trois-cent-quatre-vingt-sept!

    Un long doigt se mit à courir sur la page gauche d’un cahier grand format.
    – Voilà… votre …. euh… sujet… euh…mademoiselle…. pour votre oral. Je lis : « Depuis qu’elle œuvrait comme marque-page dans un album de La Pléiade sa vanité froissait sa fratrie. – Non mais, regardez-moi cette pimbêche ! s’exclamaient ses plus proches. » Vous disposez d’une heure pour … euh….préparer.

    Elle resta figée, bouche bée et bras ballants.
    – Allez, filez! Le chrono a démarré. La table est là-bas. Il y a de quoi écrire.
    Elle s’assit et prit sa tête entre les mains.
    – Bon sang, quel est le mec qui a conçu un sujet pareil ? Qu’est-ce que je vais pouvoir raconter ?

    Elle commença à écrire une liste de question.
    – Qui était cette « elle » ?
    – Pour qui œuvrait-elle ?
    – Quelle différence entre marque-page et signet ?
    Elle s’arrêta sur la Pléiade, réfléchit quelques secondes puis nota aussi rapidement qu’elle le put : «  Sens astronomique. Par analogie »…
    Il y avait un piège, elle en était sûre ! Quel lien implicite pouvait relier les étoiles de la constellation du Taureau et Homère, Virgile, Ronsard et Joachim ?
    – Y’a un truc…un truc qui m’échappe !

    Elle regarda sa montre. La trotteuse sautillait en tournant joyeusement . Ce fut la révélation. Le piège ! Mais c’est évident ! Des œuvres imprimées sur papier bible et reliées sous couverture de pleine peau dorée à l’or fin, c’est pas un album !
    Un album, c’est un vinyle, bien noir. Ou un CD…

    Son stylo se mit à courir sur la page. Elle le tenait, son oral ! « Non mais, regardez-moi ces têtes de pioche, je vais me les mettre dans la poche ! » se dit-elle avec un sourire caustique.

    Une sonnerie stridente retentit…
    Elle se réveilla, en sueur puis éclata de rire.
    Son oral, elle l’avait réussi haut la main et elle allait rentrer à la Fac de Lettres.

    © Clémence.

  10. Souris verte dit :

    🐀SOURIS-VERTE

    UN SIGNET VANITEUX.

    Mes fils tréssés sont, soit-dit en passant, de soie dorée.
    D’aucun reste sur un quant-à-soi de bon aloi… Pas moi !
    Car je suis conscient de mon importance. Pensez ! dans mon livre d’une telle qualité dont les pages sont en velin si fin transparent comme du papier de soie, j’indique et oblige l’heureux lecteur qui l’avait lâché, à reprendre là où il s’était arrêté.. Au milieu de toutes ces arabesques de ‘ polices ‘ d’écritures différentes, je suis en quelque sorte le gardien du Temple de la mémoire et de l’écrivain et du lecteur… Ce n’est pas rien !
    Non ! Je ne suis pas snob mais je sais ce que je vaux.
    Les autres, ceux de la famille des marque-pages me jalousent pour ma classe innée eux, qui sont en cartons parfois glacés certes, voire en matière plastique irisée ne peuvent rivaliser. J’en rencontre parfois qui errent en plein désarroi entre deux chapitres, placés là par convenance uniquement alors que moi j’adhère à la couverture dorée sur tranche en peau fine marquée de majuscules et ne suis pas détachable… j’ai une appartenance..Voilà ma différence..
    En fait voyez-vous, si on me jalouse, c’est pour mon succès ! Je méprise et prends de haut la ‘ frérocité ‘ dont je suis victime et en tire fierté.
    Et je signe sans ambiguïté : un signet vaniteux🐀

  11. Blackrain dit :

    Elle se la pète avec ses reliures en cuir et ses dos à lettres d’or. Et à la fin du boulot, madame ne se range qu’en étuis cartonnés. C’est à peine si elle nous regarde derrière ses rhodoïds glacés, nous autres de la plèbe, dans nos livres brochés aux couvertures moles. Lorsqu’elle monte sur ses grands vélins elle ne nous fait plus qu’un demi-chagrin mais on ne le montre pas. Elle s’imagine que nous coulons dans le fleuve noir de la littérature de poche, corvéables et jetables sur des quais de gare, ne dormant que sur du mauvais papier, le dos coupé, rainuré et collé par la sueur prolétaire.
    A nous autres les mots râles, des mots glissants du cœur vers les tripes, du fantastique au sanguinaire, avec J.K Rowling, Dan Brown, Stephen King, et autres Gérard de Villiers. A elle les mots passants vers l’aine, dans des châteaux brillants ou sur des prés verts, avec Hugo, Rimbaud ou bien Zola.
    Nous aussi, nous aurions Aymé s’attacher à des mots lierres, à des mots no grammes qui pèsent des kilos, plutôt qu’à des mots lestés par des coups de pub. Nous aussi, aurions aimé voir des mots et merveilles lorsque chante le coq tôt. Nous aussi, aurions aimé coiffer des monts teignes par des mots crépus.
    Alors nous prions Saint-Exupéry ou Saint-Simon pour ne plus toujours rouler pour des mots tôt ou des mots tard, nous prions pour un jour nous mettre à la page avec des mots qui sont à l’heure du talent, un talent qui traversera les âges.

  12. Odile Zeller dit :

    Oh la la … la pléiade…. ça vous chante vous ? coincé dans des pages du cher William ou de Faust, avoir à lire tous les dialogues de Platon en deux tomes ? plutôt mourir ! Pimbêche ou pas, croyez moi, jamais je ne voudrais prendre sa place. Moi je suis plastifié, indéchirable, costaud, étanche. J’ai fait le tour du monde, Est-Ouest et retour, transporté par le Routard ou Lonely Planet. J’ai aspiré la poussière du désert, snifé des trucs bizarres quelque part dans des rues mal famées du Vietnam et du Cachemire, respire des parfums dégoûtants et admire des levers de soleil au kitsch délirant. Je connais tous les moyens de transport possibles … la pléiade ? connais pas et vraiment pas envie d’y jeter le moindre cil. . Surtout qu’on ne me fasse jamais ce coup là. J’aurai un accident vraiment calamiteux, motivé par le virus contagieux et fatal de l’ennui. Coincé entre deux pages BC-BG ? pas question. Salut à tous et toutes, trop peur, je change tout de suite de crémerie. Bye … ciao je mets les bouts…

  13. grumpy dit :

    – Non mais, regardez-moi cette pimbêche !

    On lui parle plus à cette pétasse ! On l’appelle comme ça depuis que, bien coincée entre deux pages raffinées de sa collection de Littérature Haute-Couture, elle pète dans la soie.

    Elle nous a traités de cocus, parce que nous, ses frères, bouquins ordinaires, nos lecteurs nous cornent les pages. Pas chic ça !

    Elle oublie un peu vite qu’elle aussi est née de recyclage.
    N’empêche que nous, nos livres populaires, on leur tourne les pages et ils sont lus.

    Elle est jalouse, nous on rigole parce que qu’est-ce qu’elle se fait suer ….

  14. iris79 dit :

    Depuis qu’elle oeuvrait comme marque-page dans un album de La Pléiade,
    sa vanité froissait sa fratrie.
    – Non mais, regardez-moi cette pimbêche ! s’exclamaient ses plus proches.

    Elles enrageaient d’être à sa place, croyant bêtement que d’être l’élue entre ces nobles pages leur aurait conféré un statut supérieur, un traitement de faveur, un confort inégalable, une notoriété illustre, une reconnaissance éternelle. Seules les intéressaient les marques extérieures de richesse qu’elles pensaient naïvement aller de pair avec le respect de ceux qui tournaient ces pages d’une fragilité telle qu’ils ne les toucheraient que religieusement.

    Elle le croyait aussi.

    Et elle avait rapidement pris la grosse tête quand par un matin ordinaire elle fut emportée par la main du lecteur qui la saisit sur une étagère où elle somnolait avachie au milieu de ses congénères. Tellement flattée d’avoir été choisi alors qu’elle n’était ni plus laide ni plus belle que les autres, ni plus éclatante ni plus terne que ses camarades, elle exulta quand elle atterrit là, lançant des regards arrogants alentours. C’était inespérée pour elle. Elle accédait enfin à ce qu’elle croyait être la réussite, à un nouveau statut social, au rang supérieur d’une œuvre aux pages délicates, exempte de parasites, de poussière et de papier jauni.

    Bien vite elle déchanta. Elle déprima même. La valeur de l’ouvrage ne tolérait aucun voyage, aucun bagage. A peine si parfois elle se prélassait dans la chilienne du jardin à l’ombre du tilleul. La plupart du temps elle ne voyait guère plus loin que l’horizon du vieux fauteuil en cuir du salon près de la cheminée qui lui donnait des suées. Déjà que le livre n’était pas ouvert très souvent ! Elle restait des semaines sans bouger ! Engourdie et seule elle en vint vite à regretter malgré la richesse des mots et du propos de l’ouvrage.

    Oui elle regrettait.

    Elle regrettait de ne plus être coincée dans le routard dans la poche trouée du sac à dos qui l’avait emmenée voir bien du pays ! Même si elle avait affronté le froid, le vent, la pluie.

    Elle regrettait les taches de café qu’elle avait encore ancrée en elle quand cet étudiant qui révisait son œuvre dès le matin mal réveillé l’avait malencontreusement écartée sur la petite flaque noire qui s’était formée près de son bol.

    Elle regrettait les draps moelleux et les ronflements du père qui l’avait pourtant tant fait râler alors qu’il s’endormait sur son livre tous les soirs.

    Elle regrettait les petits doigts collants de la petite fille qui aimait lire en mangeant des bonbons, ce qui lui avait arraché quelques fibres perdant ainsi de ses couleurs, de son éclat.

    Elle regrettait de ne pas avoir assez joui de tous ces petits moments là.

    Tous ces petits moments qui maintenant allaient lui tenir compagnie dans sa nouvelle petite vie jusqu’à la prochaine fois, jusqu’au prochain ouvrage.

  15. Souris verte dit :

    🐀 souris-verte

    UN SIGNET VANITEUX.

    Mes fils tréssés sont, soit-dit en passant, de soie dorée.
    D’aucun reste sur un quant-à-soi de bon aloi… Pas moi !
    Car je suis conscient de mon importance. Pensez ! dans mon livre d’une telle qualité dont les pages sont en velin si fin transparent comme du papier de soie, j’indique et oblige l’heureux lecteur qui l’avait lâché, à reprendre là où il s’était arrêté.. Au milieu de toutes ces arabesques de ‘ polices ‘ d’écritures différentes, je suis en quelque sorte le gardien du Temple de la mémoire et de l’écrivain et du lecteur… Ce n’est pas rien !
    Non ! Je ne suis pas snob mais je sais ce que je vaux.
    Les autres, ceux de la famille des marque-pages me jalousent pour ma classe innée eux, qui sont en cartons parfois glacés certes, voire en matière plastique irisée ne peuvent rivaliser. J’en rencontre parfois qui errent en plein désarroi entre deux chapitres, placés là par convenance uniquement alors que moi j’adhère à la couverture dorée sur tranche en peau fine marquée de majuscules et ne suis pas détachable… j’ai une appartenance..Voilà ma différence..
    En fait voyez-vous, si on me jalouse, c’est pour mon succès ! Je méprise et prends de haut la ‘ frérocité ‘ dont je suis victime et en tire fierté.
    Et je signe sans ambiguïté : un signet vaniteux
    🐀

  16. Nadine de Bernardy dit :

    Depuis qu’elle oeuvrait comme marque page dans un album de La Pleïade,sa vanité froissait sa fratrie.
    Non mais, regardez moi cette pimbêche!s’exclamaient ses plus proches.
    C’était une vieille carte postale de Venise qui servait depuis longtemps et s’était déplacée de livre en livre sans grand bonheur.
    Elle s’ennuyait ferme,trouvant peu de gloire à être glissé dans un quelconque policier,ou entre les pages jaunies d’un vieux bouquin au contenu fade, trouvé dans une bibliothèque de rue.
    Jusqu’au jour où son lecteur l’inséra entre deux feuilles de papier bible,fines,douces,onctueuse.Le livre fut déposé sur une étagère et non jeté comme d’habitude sur le vieux sofa en compagnie d’autres malheureux spécimens.
    Elle se sentit bien vite reconnue à sa juste valeur grâce à ces textes choisis et son nouvel environnement.
    Elle se mit alors à ignorer ses cousines d’infortune,toisant de haut ces collègues cachées dans des livres sans envergure.
    Elles appartenaient toutes à la famille des cartes postales reçues par cet infatigable lecteur.
    La vue du Mont Saint Michel commença les hostilités,lui reprochant de prendre ses distances,un coucher de soleil sur le Pic du Midi suivit bientôt,accompagné par une Falaise d’Etretat outrée par la morgue de sa cousine italienne.
    Un Petit Bonjour de Nîmes avec des chatons se rebiffa aussi,jugeant qu’en tant que premier envoi à cette adresse il avait une priorité certaine dans la hiérarchie.
    Les reproches fusaient,les qualificatifs peu amènes également.
    Notre Place Saint Marc s’en moqua éperdument,ivre de sa nouvelle position,elle se pavanait sans scrupule dans le luxe et la belle littérature.
    Au diable la médiocrité.
    On venait de la Sérénissime oui ou non?

  17. Antonio dit :

    — Pourquoi elle ?
    — Ils l’ont prise juste en haut de la pile, c’est tout.
    — Coup de bol !
    — Et maintenant c’est elle qui nous prend de haut.
    — Ouais !
    — Mais ça ne va pas durer. Ils vont la jeter à la première occasion quand ils se rendront compte d’où elle vient.
    — Brouillon on nait, brouillon on reste.
    — Ouais !
    — Mais ça fait quand même des semaines maintenant ?
    — Moi aussi, je veux être marque-page de prestige comme elle !
    — Je ne voudrais pas te froisser, petite, mais tu finiras à la corbeille comme ta mère !
    — C’est pas juste !
    — C’est quoi son secret ?
    — Un mystère ! Quand tu la vois dans sa robe gris sale, et toute ridée.
    — Elle n’est pas si vieille, elle
    — Ouais ben, elle a déjà quelques lignes au compteur, comme on dit. Elle est biffée de partout.
    — Moi je sais !
    — Quoi ?
    — Son secret. J’ai tout vu… La main qui l’a saisie, l’encre qui l’a griffée à l’en-tête. Dix marques, indélébiles. Et elle s’est retrouvée au fond d’une poche, pliée en quatre…
    — Tu veux dire, morte de rire ?
    — Non, je ne crois pas qu’on a envie de rire quand on sait ce que c’est que de finir au fond d’un jean avant de passer à la machine à laver. Heureusement elle s’en est sortie.
    — Qu’est-ce que c’est ce que ça ? Encore un pervers textuel qui s’en est pris à une pauvre brouillonne pour mettre la main à la plume et satisfaire son fantasme d’écrivain.
    — Il va la jeter c’est sûr, une fois qu’il l’aura bien souillée.
    — Vous ne comprenez donc rien. Elle détient ce qui est le plus précieux à ses yeux.
    — Quoi ?
    — Le numéro de téléphone de sa maitresse qu’elle garde secrètement entre ces nobles pages.
    — Mais alors… tu veux dire… qu’elle est comme son agent secret.
    — C’est ça, être marque-page.

  18. Laurence Noyer dit :

    Marc Page vous remercie, Odile

  19. Odile Zeller dit :

    Depuis qu’elle oeuvrait comme marque-page dans un album de La Pléiade sa vanité froissait sa fratrie.
    – Non mais, regardez-moi cette pimbêche ! s’exclamaient ses plus proches.
    Des ignares qui ne comprennent rien à rien. Entrer dans cette collection célèbre, de chez Gamimart. Oui, je dois l’avouer en toute modestie, je me sens à la hauteur d’un tel défi culturel, d’une telle aventure littéraire. Sont jaloux, envieux, ils et elles voudraient bien prendre ma place, côtoyer les plus grands poètes, les anthologies, les mythes éternels, des œuvres uniques qu’aucun autre éditeur n’a publié avec tant de minutie !
    Ils croient peut être que je n’ai pas remarqué leurs apartés, les silences quand je passe, les messes basses « elle se prend pour qui ? » « elle ne parle plus à personne! » « on n’est pas assez bien pour Madame ! »
    Ça me fait de la peine surtout de la part de mes meilleures amies qui jouent même double jeu. D’un côté ces critiques mesquines et quand nous nous croisons aux abords de la bibliothèque, elles changent de registre «  tu n’es pas trop fatiguée ? » «  tous ces textes éternels , ça ne donne pas mal à la tête ? » «  Ce papier bible, ça doit glisser… rien ne vaut un bon vieux vélin un peu rêche, non ? » «  ma pauvre, je ne voudrais pas être à ta place quelle responsabilité ! » on me cajole alors, on me fait des avances, on prend des nouvelles de ma santé. Des hypocrites ! Toutes et tous ont essayé de me supplanter mais rien à faire j’en n’ai pas cédé. Au contraire je redouble d’attention, mes remplaçants sont à l’affut de la moindre de mes erreurs. Mon lecteur, lui veut pourvoir retrouver aisément un passage et me glisse entre deux pages plus ou moins haut ou bas. Je lui suis d’une aide essentielle pour ses relectures. Le lacet lui ne sert qu’à marquer la progression dans le texte. Celui la le pauvre n’a aucune liberté, il est prisonnier de sont œuvre. C’est ma chance je peux voyager, papillonner, apporter un éclairage nouveau à mon lecteur. J’ai une vraie vie culturelle, alors leurs commérages je m’en moque. Leur jalousie me fait sourire, je suis bien au-dessus de leur mesquinerie et de ces contingences de médiocres. Avec mon lecteur, je me sens une mission, un destin. D’ailleurs il faudra que je lui dise qu’en restant depuis 9 ans dans les toutes premières pages de la Genèse, je ne lui suis guère d’une grande utilité.

  20. Laurence Noyer dit :

    Marc Page a commencé
    son apprentissage
    Comme simple Papier
    chez un libraire de quartier
    On lui faisait porter
    à longueur de journée,
    Recto-verso
    de la publicité
    Il voulait travailler
    dans les bouquins
    Ça tombait bien
    C’est là qu’il logeait
    Entre deux feuillets
    Bientôt
    Prenant du galon
    Il s’est retrouvé
    Carton chez un éditeur
    Il y assurait la propagation
    De citations,
    dans toutes sortes
    de typographie
    Puis est passé Tissu
    chez un imprimeur.
    Au salon du livre
    Il a évolué en tant que
    Cuir puis Métal
    Pour donner du relief
    A sa carrière
    Pour se distinguer
    Le volume augmenter
    Le livre agrémenter
    Promu à la Pléiade
    En Ruban
    Attaché de presse
    Chez Gallimard
    L’apogée
    Pour Marc Page
    Qui avait commencé
    son apprentissage
    comme simple Papier.

  21. Nugues François dit :

    Depuis qu’elle œuvrait comme marque-page dans un album de La Pléiade, sa vanité froissait sa fratrie.
    – Non mais, regardez-moi cette pimbêche ! S’exclamaient ses plus proches.
    Elle essaya gauchement de se défendre. La ire de ses voisines ne cessa d’augmenter, passant du rire à l’injure.
    Cette marque page, modeste, avait été découpée dans un contrecollé d’emballage et décoré avec goût par une main enfantine. Elle avait fait l’objet d’un cadeau de Noël ; Sarah l’avait offerte à son grand père en lui disant qu’elle aurait certainement besoin d’un peu d’éducation tant elle était insupportable, s’échappait des mains de l’artiste, volait longuement avant de rejoindre le parquet, etc. Sarah l’avait logiquement nommée Vavole.
    Grand père avait bien constaté en ouvrant le dernier Mussot (mais Mussot n’est pas un écrivain de la Pléiade ! Et alors on peut s’amuser, coincée, va !) que Vavol était de travers.
    Il constata à plusieurs reprises que Vavol était une bien piètre marque page, elle alla même jusqu’à changer de page. Choisirait-elle la page à marquer… Quels peuvent bien être les critères de choix d’une marque-page ? Grand-père se perdait en conjectures.
    Un lundi matin Grand-père constata que Vavol avait même changé de livre. Elle s’était installée dans un recueil de nouvelles à la première page du Passe Muraille qu’elle avait Aymé particulièrement.

    François Nugues

  22. Durand dit :

    Depuis qu’elle œuvrait comme marque-page dans un album de La Pléiade sa vanité froissait sa soi-disante fratrie.
    – Non mais, regardez-moi cette pimbêche! s’exclamaient ses plus proches.

    La boutique à Bébert, l’omnibus des bouquins venait juste de fermer et ça commençait à se chamailler costaud. Bébert le savait bien. Il les entendait chuchoter toute la journée derrière son dos, ces maudits tas de feuilles plus ou moins mal reliés….surtout, entre eux.

    Yavait le ticket de métro rabougri à l’intérieur d’une édition de Bérurier en escapade verbale. Soi-disant que le ticket avait été tripoté par le grand San Antonio, qu’il s’était même curé les ongles avec.

    Alors le ticket menait la java contre tous les marques page, un tant soit peu enrubannés des académies, des prix bidonnés, des traditions antiques.

    Pour lui, La Pléiade, c’était que du papier cul, même pas molletonné, que ca se chiffonnait et se perçait à la moindre utilisation un peu réaliste.

    – Non mais, la bêcheuse as tu vu ta tronche reliée pleine peau, un peu trop tirée vers les coins du sourire guindé. Et tes petites barres ridicules dorées à l’or fin 23 carats. Même la reine d’Angleterre n’aurait pas osé décorer ainsi ses pots de chambre!

    – Bon, n’exagère pas, quand-même, tenta de ronchonner un demi buvard bloqué en page 231 du « Parler croquant  » de Claude Duneton, là où, on se frotte le museau pour savoir s’il faudrait dire qu' »il fait chaud » ou qu' »il fait chaleur », les occitans exprimant qu’il « fait chalor », certainement influencé par l’espagnol « Hace calor ».

    – Toi le tout taché de la fac de lettres, va te faire javelliser le papyrus lui rétorquait le poinçonné.

    Ce qui est certain, c’est que ça chauffait entre les partisans du langage des archevêques et le parler des gueux, entre le ruban plein cuir effrangé du bas et le carton de sous bock, cette vaste tribu de signes se partageant l’essentiel des espaces marqués par la vigilance, l’oubli, l’ennui, voire la mort du lecteur.

    Depuis quelques temps, le voisinage se plaignait d’ailleurs du tapage nocturne incessant!

    Bébert, convoqué à la gendarmerie du quartier ne pouvait nier les faits. Toute sa boutique tournait à la ménagerie. Lui même, la semaine précédente, avait évité de justesse la chute d’une encyclopédie en bisbille avec un  » Que sais- je? »

    Lui le savait. Il allait devoir faire face à la réalité. Il n’en pouvait plus d’entendre les querelles incessantes de ceux qu’il avait cru longtemps ses amis, ses confidents.

    Des casse-bonbons….pensa t’il très fort en allumant un énorme brasier.

    Avec la prime de l’assurance, je ferai le tour du Monde. J’attiserai des brûlots un peu partout, je coulerai les falaises effritées du savoir, j’assumerai mon nouveau statut de bouquinihiliste.

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